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Coup de foudre à l'église

En Normandie, en 1802, après la Révolution marquée par les luttes sanglantes entre Chouans et troupes républicaines, les églises sont rouvertes et accueillent des fidèles. Parmi eux, Jeanne de Feuardent, une aristocrate au tempérament fougueux, devenue Mme Le Hardouey depuis son mariage avec un paysan nouvellement enrichi. Au cours des vêpres, elle est fascinée par le visage horriblement défiguré mais d'une fierté sublime, d'un prêtre. Son trouble est tel qu'il évoque irrésistiblement un coup de foudre dont on devine qu'il sera fatal pour l'Ensorcelée qu'elle est désormais.
Extrait
Or, ce soir-là, le salut était d'autant plus beau à l'église de Blanchelande pour ces paysans prosternés, qu'un tel spectacle avait longtemps manqué à leur foi. A cette époque, sans aucun doute, il dut y avoir de véritables ivresses pour les âmes croyantes dans la contemplation ressuscitée de ces anciennes cérémonies revenant déployer leurs pompes vénérées dans ces temples fermés trop longtemps, quand ils n'avaient pas été profanés. De telles impressions dorment maintenant dans le cercueil de nos pères, mais on comprend bien qu'elles durent être puissantes et profondes. Jeanne Le Hardouey éprouvait ces émotions comme les eût éprouvées une femme plus pieuse qu'elle, car il est des moments où la croyance s'élève dans les plus tièdes et les plus froids, comme un bouillonnement éblouissant, mais trop souvent pour retomber ! Elle était à genoux, comme toute l'église, quand la procession s'avança flamboyante, à travers les ténèbres de la nef. Les prêtres défilaient un par un, chantant les hymnes traditionnelles, un cierge dans une main, et dans l'autre leur livre de plain-chant ; et le dais pourpre, avec ses panaches blancs renversés, rayonnait dans la perspective. Jeanne regardait passer tous ces prêtres le long de son banc et attendait, avec une impatience dont elle n'avait pas le secret, l'étranger qui l'avait tant frappée. Probablement, en sa qualité d'étranger, on avait voulu lui faire honneur, car il marchait le dernier de tous, un peu avant les diacres en dalmatique qui précédaient immédiatement l'officiant chargé du Saint-Sacrement et abrité sous le dais. Seul de tous ces prêtres splendides, il n'avait pas changé de costume, les vêpres finies. Il avait gardé son manteau et son austère capuchon noir, et il s'en venait, silencieux parmi ceux qui chantaient, avec cette majesté presque profane, tant elle était hautaine ! qui se déployait dans son port impérieux. Il avait un livre dans sa main gauche, tombant négligemment vers la terre, le long des plis de son manteau, et de la droite il tenait un cierge, presque à bras tendu, comme s'il eût essayé d'écarter la lumière de son visage. Dieu du ciel ! avait-il la conscience de son horreur ? Seulement s'il l'avait, cette conscience, ce n'était pas pour lui, c'était pour les autres. Lui, sous ce masque de cicatrices, il gardait une âme dans laquelle, comme dans cette face labourée, on ne pouvait marquer une blessure de plus. Jeanne eut peur, elle l'a avoué depuis, en voyant la terrible tête encadrée dans ce capuchon noir ; ou plutôt non, elle n'eut pas peur : elle eut un frisson, elle eut une espèce de vertige, un étonnement cruel qui lui fit mal comme la morsure de l'acier. Elle eut enfin une sensation sans nom, produite par ce visage qui était aussi une chose sans nom.
Du reste, ce qu'elle sentit plus que personne, dans cette église de Blanchelande, parce que son âme n'était pas une âme comme les autres, toute l'assistance l'éprouva à des degrés différents, et l'impression fut si profonde que, sans la présence du Saint-Sacrement qui jetait ses rayons comme un soleil sur ces fronts courbés et les accablait de sa gloire, elle fût allée jusqu'aux murmures. La procession mit longtemps à tourner ses splendeurs mobiles autour de l'église, laissant derrière elle un sillage d'ombre plus noire que celle qu'elle chassait devant ses flambeaux. Quand elle descendit dans la grande allée pour rentrer au chœur, Jeanne-Madelaine voulut se raidir et s'affermir contre la sensation que lui avait faite l'effroyable prêtre au capuchon, elle se détourna aux trois quarts pour le revoir passer… Il repassa avec le cortège, muet, impassible dans sa pose de marbre, et le second regard qu'elle lui jeta enfonça dans son âme l'impression d'épouvante qu'y avait laissée le premier. Malgré la solennité de la cérémonie, malgré les chants de fête et les gerbes de lumière qui jaillissaient du chœur, le recueillement ou l'émotion des pensées édifiantes ne put rentrer dans l'âme troublée de Jeanne Le Hardouey. Au lieu de s'unir aux chants des fidèles ou de se réfugier dans une prière, elle cherchait par-dessus les épaules chaperonnées d'écarlate des confrères du Saint-Sacrement qui suivaient le dais et qui envahissaient le chœur, par-dessus les feux fumants de leurs cierges tors(1) de cire jaune qui vibraient comme des feux de torches dans l'air ému par les voix, le prêtre inconnu, au capuchon noir, alors à genoux, près de l'officiant, sur les marches du maître-autel, toujours rigide comme la Statue du Mépris de la vie taillée pour mettre sur un tombeau. Aux yeux d'une âme faite comme celle de Jeanne, ce prêtre inouï semblait se venger de l'horreur de ses blessures par une physionomie de fierté si sublime qu'on en restait anéanti comme s'il avait été beau ! Jeanne ne savait pas ce qu'elle avait, mais elle succombait à une fascination pleine d'angoisse. Quand l'officiant monta les degrés et, prenant le Saint-Sacrement de ses mains gantées, se tourna vers l'assistance pour la bénir, à cette minute suprême Jeanne oublia de baisser la tête. Elle rêvait ! elle se demandait ce qu'il pouvait être arrivé à une créature humaine pour avoir sur sa face l'empreinte d'un pareil martyre, et ce qu'il avait dans son âme pour la porter avec un pareil orgueil. Elle resta si absorbée dans sa fixe rêverie, après la bénédiction, qu'elle ne s'aperçut pas que le salut était fini. Elle n'entendit pas les sabots de la foule qui s'écoulait, en diminuant, par les deux portes latérales, et ne vit point l'église vidée qui s'enfonçait peu à peu dans la fumée des cierges éteints et les cintres effacés des voûtes, comme dans une mer de silence et d'obscurité.
Voir dans le texte
(1)Tors : terme un peu vieilli signifiant « tordu ». Cet adjectif évoque une certaine souffrance, participant à construire l'atmosphère inquiétante de cette messe. Il en va de même avec les termes chaperonnés d'écarlate, dais, feux fumants…, choisis avec précision pour former un écrin presque diabolique à l'apparition du prêtre « en capuchon noir ».