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1905

En matinée, à Cluny, à la Femme au Masque, j'avais à ma droite une vieille femme qui ressemble à ma mère. Elle écoutait la pièce comme si je l'y avais amenée, comme si ç'avait été la pièce de son fils, c'est-à-dire sans témoigner d'émotion.
Comme d'habitude, en partant, je ne lui ai pas dit bonsoir.
24 février. Elle vient s'accouder aux fauteuils, devant moi.
— Puisque vous ne venez pas me voir, dit-elle, c'est moi qui vous fais une visite.
— Votre mari n'est pas là ?
— Non.
— Vous lui racontez la pièce ?
— Un peu. Oh ! Je ne suis même pas son inspiratrice. Non, ce n'est pas moi qui l'inspire.
— Vous voulez dire que c'en est une autre ?
— Je le crains.
— Oh ! dis-je, je ne le saluerais plus.
— Pourquoi ?
— Parce que, moi, qui me suis donné pendant dix-sept ans la peine de rester fidèle à ma femme, j'ai le droit d'être plein de mépris pour un homme qui ne resterait pas fidèle à la sienne… Combien ?
— Pas trois ans.
— Vous le calomniez. Il travaille.
— Oh ! En tout cas, il maigrit.
Je la regarde. Comment lui reviendrait-il ? Elle a l'air d'un pauvre parapluie. C'est très joli, une compagne intelligente, mais il faut que ce soit une femme, avec, tout de même, que diable ! un peu de ce qui est nécessaire pour faire l'amour.
Une ouvreuse vous met votre parapluie mouillé dans la manche de votre pardessus.
25 février. L'idée prête à s'envoler comme un moineau au bord d'un toit, et qu'on retient.
27 février. Mort de Schwob. Eclosion de souvenirs(139).
On se reconnaît si peu de droits au bonheur qu'on a un peu hâte que ça finisse.
La facilité avec laquelle les enfants se débarrassent des souvenirs qu'on leur a donnés.
— Mais ce portrait de Poil de Carotte faisait bien, dans la chambre !
— J'aime mieux quand le mur est tout nu, dit Fantec.
Les jours où il semble que tout le monde ait envie de mourir.
Schwob mort, on dit de lui ce qu'il méprisait quand il l'entendait dire des autres.
Il savait Villon et les contemporains de Shakespeare : on dit que sa science était infinie.
Mort, il a, dit-on, cet air en colère de certains morts qui s'en vont trop jeunes.
28 février. Une actrice tombe à genoux, mais elle a eu la précaution de s'y mettre de petits coussins d'ouate.
1er mars. Enterrement de Schwob. Pourquoi les hommes de lettres ne font-ils pas, de leur vivant, les discours qu'ils désirent entendre après leur mort ? Ça leur prendrait cinq minutes de leur vie, avant la mort.
A cause de Villon, il habitait rue Saint-Louis-en-l'Ile. Quelqu'un demanda à un fruitier de cette rue :
— Qui emmène-t-on ?
— Un poète, dit le fruitier.
Ce qui résume assez mal Schwob.
M. Croiset fait un discours banal, mais le son de voix fait aimer ce vieux professeur.
Inquiétude d'avoir un chapeau melon ; il est vrai que Jarry a une casquette garnie de poils.
Près de la tombe, le Chinois de Schwob, habillé en civil.
Georges Hugo(140), l'air, déjà, d'un vieux beau qui serait maladroit à se faire une tête.
Dans un caveau provisoire on descend Schwob. Il descend, il descend jusque dans l'autre monde.
« Faites-moi un bout de conduite : ça me sera très agréable, mais je vous en supplie, ne restez pas découverts si vous avez peur d'attraper un rhume. S'il fait beau, n'apportez pas vos parapluies. Des couronnes ? Enfin, soit, s'il y en a une de lauriers.
« Et puis, ne prenez donc pas ces airs tristes qui vous enlaidissent ! Prenez garde de me ressembler !
« Et puis, ne dites donc pas que j'avais toutes les qualités ! Vous savez bien que non, mieux que moi. Surtout, ne dites pas que j'avais bon caractère. D'avoir bon caractère, ce n'est pas une vertu : c'est le vice éternel, et vous savez bien combien je détestais qu'on m'embêtât. Soyez émus, si vous pouvez, quelques-uns. Que les autres soient souriants et spirituels ! »
(139)Marcel Schwob était son ami depuis 1891.
(140)Georges Hugo : petit-fils de Victor Hugo qui grandit auprès de son grand-père, à Guernesey.