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1896

Ragotte traverse la vie. Elle va à la mort avec sa brouette de linge.
C'est une duperie que de s'efforcer d'être bon. Il faut naître bon, ou ne s'en mêler jamais.
Comme il serait intéressant, ce fait-divers où l'on voit trois personnes assassinées, si vous étiez du nombre, mon cher ami !
Après avoir lu une leçon du professeur Cari Vogl sur l'utilité de la taupe, j'en ai tué une d'un coup de carabine. Je la voyais soulever son dôme de terre fraîche : deux fois je l'ai détruit. Elle recommençait. Puis, j'ai débouché son trou. Elle est venue mettre le nez à l'air. Je l'ai tuée comme un rien, avec ma foudre à moi, en me forçant un peu, pour voir comment c'était fait. Ça a dû être pour elle comme, le tonnerre serait pour moi, s'il me tombait sur la tête. Je l'ai tuée comme si j'étais un dieu ! Elle était au milieu de l'allée. Elle ne faisait pas de mal à mes pieds de salade, auxquels je tiens si peu. Je l'ai tuée. Pourquoi ? Pourquoi ? Et mon chat vient de déposer sa crotte dans la housse de mon fauteuil, et je ne lui ai rien dit.
Taupinières, la chair de poule des prés.
Il y a 25° à l'ombre, et Philippe(59), qui brouette du sable en plein soleil, dit :
— Ma foi, il fait bien doux !
Il a bien un chapeau de paille, mais il se lève de si bonne heure qu'à cause de la fraîcheur du matin il oublie toujours de le mettre.
9 juillet. Je voudrais faire faire un petit pas à la littérature vivante, à la vie dans la littérature.
Un ménage pauvre où l'on désire une fille qui servira de bonne.
Un style roux. Si les littératures ont des couleurs, j'imagine que la mienne est rousse.
Nuages, nuages, où courez-vous ? On est si bien ici !
Une bouche un peu de travers, comme une cerise pendue à l'oreille.
Attendez ! J'ai jeté ma ligne en moi. Le bouchon remue.
L'orage. La force de cacher ses peurs à ses enfants.
Je ne sais pas trop où je suis né, et cela me gêne un peu. J'ai toujours l'air de chercher mes racines.
14 juillet. Je demande :
— Qui est-ce donc qui préside le banquet de Corbigny ?
— Oh ! tout le monde.
Un grain d'homme au milieu des champs.
Je vois avec stupeur que je ne suis pas fait pour la campagne.
La peur est une brume de sensations.
Je ne suis fait que pour écouter et regarder vivre la terre.
Canard : le pingouin de famille.
Le sureau dont la fleur sent si bon, et l'écorce, si mauvais.
Le ciel est rouge comme une tuilerie.
Des petits gars vont à l'école avec des casquettes enfoncées jusqu'aux oreilles, des chaussettes rouges et des petits serpents de cravates.
Un coq coiffé comme on l'est à Polytechnique.
Philippe et sa femme sensibles au chant des oiseaux à deux heures du matin.
Deux jeunes filles en blanc avec des ombrelles rouges. Qu'il ferait bon dormir entre ces deux pavots !
Un vers est encore meilleur lu sur une page non coupée.
Mets un peu de lune dans ce que tu écris.
Tous les aulnes aspirent, tendent à la lune.
Je suis l'homme de la moyenne des lecteurs artistes.
L'homme aux Sourires pincés félicite M. Gaston Deschamps de savoir si bien se prendre au sérieux.
Le rat. Le canon de ma carabine le dépassait. Il se met à chanter victoire.
Un chapeau de paille pour clair de lune.
L'orage. Sous des nuages lourds et sombres, – stratus, dirait Rosny, – des paysages au fusain.
Je voudrais être de ces grands hommes qui avaient peu de choses à dire, et qui l'ont dit en peu de mots.
Je n'ai pas le délire. Je n'ai que le vif sentiment de ce qui vaut la peine qu'on soit né, et de l'inutilité du reste.
(59)Nom du paysan sans terre qui se trouve au service de Jules Renard – depuis la mort de sa mère – pour prendre soin de la propriété de Chitry lorsqu'il effectue des séjours à Paris. Il tiendra une grande place dans les œuvres de fiction de Renard, ainsi que sa femme surnommée « Ragotte ».