iBibliothèque - accueil

1896

Juin. Egoïste ? Oui, ma vie m'intéresse, plus que celles de Jules César, et elle touche à tant d'autres vies, comme un pré au milieu des prés !
Mets de l'eau dans ton sang.
Je me croyais vieillissant. J'ai vu Raymond hier. J'ai joué avec lui autrefois. Quelle ruine ! Maigre, voûté, il a les mains recouvertes d'écorce, les dents noires, les yeux éteints. Il est vieux.
On a beau dire ! Ça use, de travailler de cinq heures du matin à sept heures du soir, et de ne pas manger de bons morceaux. C'est gentil, la salade et le fromage blanc quotidiens. Ça et l'air du temps, le bon air de la campagne, ça vous tue un homme en trente ans.
Et moi qui, chaque semaine, cherche dans une glace mes nouveaux cheveux blancs !
L'aiguille de la couturière picore comme une poule minutieuse.
Il y a en moi un fonds de grossièreté qui me permet de comprendre les paysans et de pénétrer loin dans leur vie.
4 juin. Laurent Tailhade, Echo de Paris, mercredi 3 juin 96, Revue Blanche, 1er juin 96.
« Premier que de s'escrimer du poignard… » « Premier que le sâr Péladan se fût voué… »
C'est beau, le style ! Ce « premier que » est comme le « Il a la gueule noire » du propriétaire d'un chien de race.
On est pénétré de respect. Ça impressionne tant qu'on ne trouve rien à répondre.
6 juin. Des monuments de nuages se bâtissent là-bas.
Que manque-t-il à mes paysans ? Des noms pris dans la Bible.
Pour écarter l'orage, commettre toutes les lâchetés : prier Dieu, ou feindre de travailler, ou sauver une mouche qui allait se brûler à la flamme d'une bougie.
Vieille ferme, murs qui suent du sang noir de fumier.
Cette aventure me serait-elle réservée ? Je lui écris que j'aime beaucoup, beaucoup (le second souligné), son livre ; et il me répond une lettre qui me fait rougir. Me voilà bien !
Et je prévois que ce n'est pas mon dernier mensonge.
Pourquoi suis-je ici comme en exil ? Qu'est-ce que j'y fais ?
J'ai horreur du mot « ratiociner ».
Aujourd'hui, vendu mon foin trente francs.
— Trente francs la botte ?
— Oui, mais l'acheteur met tout dans la même botte.
C'est le premier argent que me rapportent « mes terres », et c'est le prix que m'a été payé mon premier conte à L'Echo de Paris. Si l'agriculture manque de bras, je lui en donnerai : j'écarte les miens.
9 juin. Un enterrement de village au soir d'un jour de semaine. On se croirait à un soir de Dimanche.
Le vent passe dans les feuilles sa main invisible.
11 juin. Quel spectacle, un vieux paysan nu !
Je me sens triste comme un Verlaine de campagne.
13 juin. C'est la coutume, ici, qu'une fois par an le garde-champêtre et un maçon aillent, à l'entrée de l'hiver, dans toutes les maisons du village, faire une tournée de sûreté. Ils visitent les cheminées, tâtent les fours et boivent la goutte. A la dixième maison, ils sont soûls. Ils touchent chacun trois francs par jour, et ça dure trois jours.
Cette année, quand Papon est venu dire au maire qu'il allait faire sa tournée, papa, qui avait dû déjà le mettre à la porte l'année dernière, a supprimé cet usage qui ne repose sur aucun texte de loi. Il a dit à Papon :
— Si ça te rapporte neuf francs, j'aime mieux t'en donner dix-huit pour que tu te tiennes tranquille.
Malgré les gouttes, Papon a répondu :
— Comme vous voudrez. Moi, ça m'est égal, monsieur le maire.
Mais papa a oublié de donner les dix-huit francs.
16 juin. Je prétends qu'une description qui dépasse dix mots n'est plus visible.
Oh ! réveiller tous ces villages qui dorment !
Elle est assez originale pour trouver que le lys est une fleur bête
Juillet. Tuer les rats qui mangent mes cerises, pourquoi ? J'aime mieux acheter une demi-livre de cerises qu'une demi-livre de poudre.
A Paris, on a l'air de vivre, on entend du bruit, on en fait, on dépense peut-être plus qu'on ne gagne ; mais, ici, peut-être qu'on est mort.
Le vent, lutteur aux membres dispersés.