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1887

Sans date. La phrase lourde, et comme chargée de fluides électriques, de Baudelaire.
Un oiseau enveloppé de brumes, comme s'il rapportait des morceaux d'un nuage déchiré à coups de bec.
Vous avez vos nerfs, madame. Moi, je n'en ai qu'un, mais il est de bœuf.
Variété de femmes : il faut voir avec quelle mélancolie elle avale un pot de confitures.
J'ai en horreur les histoires qui se passent quelque part. C'est sans doute pour cette raison que j'aime beaucoup les livres de voyages, étant si peu « calé » en géographie que les lieux qu'on me décrit sont pour moi des pays vagues, des pays d'imagination et de rêve qui, pour ainsi dire, ne comptent pas.
La vertu des femmes, au contraire des lattes de boulanger, a d'autant moins de valeur qu'on y fait plus d'entailles.
L'effet le plus puissamment produit, Villiers de L'Isle-Adam le doit aux mots qui jurent avec les faits.
Les buissons semblaient soûls de soleil, s'agitaient d'un air indisposé et vomissaient de l'aubépine, écume blanche.
Aussi navrant que le « attendez que je mouille » d'une vierge.
Qui sait si chaque événement ne réalise pas un rêve qu'on a fait, qu'a fait un autre, dont on ne se souvient plus, ou qu'on n'a pas connu ?
Une femme a l'importance d'un nid entre deux branches.
En littérature, il avait assez de courage pour soutenir que le sonnet d'Arvers(1) n'est pas un chef-d'œuvre.
Le talent est une question de quantité. Le talent, ce n'est pas d'écrire une page : c'est d'en écrire 300. Il n'est pas de roman qu'une intelligence ordinaire ne puisse concevoir, pas de phrase si belle qu'elle soit qu'un débutant ne puisse construire. Reste la plume à soulever, l'action de régler son papier, de patiemment l'emplir. Les forts n'hésitent pas. Ils s'attablent, ils sueront. Ils iront au bout. Ils épuiseront l'encre, ils useront le papier. Cela seul les différencie, les hommes de talent, des lâches qui ne commenceront jamais. En littérature, il n'y a que des bœufs. Les génies sont les plus gros, ceux qui peinent dix-huit heures par jour d'une manière infatigable. La gloire est un effort constant.
Meublée en arrière comme une jument de 1.200 francs.
Comme avec des ciseaux, la femme, avec ses cuisses qui s'ouvrent, coupe les gerbes de nos désirs.
Nous sommes las d'avoir fauché tant de désirs dans le beau champ de notre amour.
Sur les moissons, le soleil flambait moins que nous.
Vois-tu, madame, il faut dormir. Nous sommes partis ce matin. Tu sommeillais un peu de reste et je te disais : Il en reste.
Gais comme un couple qui s'épouse.
Dans la poussière des moutons nous allions comme dans un nuage.
Je te contais sur tous les tons. Les meules nous semblaient en or, tout exprès pour notre sieste.
Mais ta bouche s'ouvrait encore, et je te disais : Il en reste.
Mes deux mains lasses, mes deux mains gourdes
Ont moissonné toute ta chair,
L'haleine mêlée à l'haleine.

Appelons la femme un bel animal sans fourrure dont la peau est très recherchée.
15 juin. Chacun trouve son plaisir où il le prend.
20 juin. La nostalgie que nous avons des pays que nous ne connaissons pas n'est peut-être que le souvenir de régions parcourues en des voyages antérieurs à cette vie.
1er juillet. Aujourd'hui, déjeuner avec Henry Maret(2), du Radical. Sans doute, c'est un homme comme un autre, et, malgré cela, un petit tremblement vous secoue à l'approche de ces hommes qu'on cherche à s'imaginer comme les autres, pour se faire illusion.
(1)Sonnet d'Arvers : sonnet écrit en 1833 par Félix Arvers et célèbre pendant tout le xixe siècle ; cependant, l'auteur tout comme l'œuvre sont tombés depuis dans l'oubli. Ce sonnet faisait partie d'un recueil intitulé Mes heures perdues.
(2)Henry Maret : journaliste progressiste qui se vit retirer ses droits civils pendant cinq ans pour avoir été solidaire des communards (1837-1917). Il créa en 1881 le journal Le Radical et se retrouvera à la fin du siècle du côté des dreyfusards.