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Le mot de Jean d'Ormesson sur l'œuvre Journal 1887-1910.
Au milieu de nos géants, Jules Renard, qui aimait tant la nature – « Et j'aurai une casquette avec ces mots en lettres d'or : Interprète de la nature » – et dont le rêve était d'« écrire pour rien de petits articles moraux dans un petit journal de la Nièvre », ressemble à quelque chose comme un nain de jardin. André Gide ne l'aimait guère : « Étrange, cette vie qui va en se rétrécissant. Sa cécité lui permet d'admirer Rostand, G. [serait-ce Guitry, par hasard ?], etc. Il soigne ses étroitesses, bichonne son égoïsme et frise au petit fer sa calvitie. » Avant d'avouer, mais du bout des lèvres et en s'en étonnant, qu'il « témoigne d'une sorte de catastrophe qui a pesé sur les écrivains de la "fin de siècle" et qui, directement ou indirectement, est à l'origine de la littérature contemporaine. »
Outre Poil de Carotte – portrait de lui-même – et deux pièces qui sont encore jouées – Le Plaisir de rompre et Le Pain de ménage –, le nain de jardin a laissé un gros livre, minuscule et immense : son Journal. À l'éternelle et lassante question : « Qu'emporteriez-vous à lire sur une île déserte ? » – à laquelle Marilyn Monroe avait répliqué : « Un marin tatoué » –, on répondrait, bien sûr, d'une voix très assurée : la Bible, ou les Pensées de Pascal, ou les Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand, ou la Correspondance de Flaubert, ou À la recherche du temps perdu de Proust. Des nourritures solides, et qui vous posent un homme. Mais s'il s'agissait d'une petite île vraiment déserte, sans voisin pour nous observer, on serait assez tenté d'emporter, en secret et comme par distraction, le Journal de Jules Renard. On ne risquerait pas de s'ennuyer. N'en déplaise à Gide et à quelques autres, c'est une petite merveille. De drôlerie, de chagrin, de cruauté, de modestie. Jules Renard est un spécialiste de la vérité prise la main dans le sac et de l'autodestruction. On rencontre Jaurès, Antoine, Rostand, Lucien Guitry, Edmond de Goncourt, Capus, Tristan Bernard, Marcel Schwob, Alphonse Allais, et tant d'autres. Et aussi Marinette, qui est la femme de l'auteur, et Fantec et Baïe, son fils et sa fille. C'est dans les pages du Journal que Claudel lâche sa formule fameuse : « La tolérance, il y a des maisons pour ça. » Et toutes les pensées minuscules qui ne cessent de nous trotter dans la tête et qui nous font rougir, elles sont là, noir sur blanc, lumineuses et obscures : « Ce n'est pas le tout d'être heureux, encore faut-il que les autres ne le soient pas » ou : « Pour nous punir de notre paresse, il y a, outre nos insuccès, les succès des autres. »
Jules Renard est l'homme des limites volontaires, de la lucidité à tout prix et de la désillusion. C'était un neurasthénique, un grand triste. C'est évidemment pour cette raison qu'il est si amusant. Sa vie est toute petite. Et, reflet de sa vie, son Journal est un très grand livre. La leçon qu'il nous laisse, c'est que l'écrivain n'a pas besoin d'aventures. Il a besoin de talent.