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Ici le maître de Jacques se leva, prit Jacques à la boutonnière et lui dit gravement :
« Descendez. »
Jacques lui répondit froidement :
« Je ne descends pas. »
Le maître le secouant fortement, lui dit :
« Descendez, maroufle ! obéissez-moi. »
Jacques lui répliqua plus froidement encore :
« Maroufle, tant qu'il vous plaira, mais le maroufle ne descendra pas. Tenez, monsieur, ce que j'ai à la tête, comme on dit, je ne l'ai pas au talon. Vous vous échauffez inutilement ; Jacques restera où il est et ne descendra pas. »
Et puis Jacques et son maître, après s'être modérés jusqu'à ce moment, s'échappent tous les deux à la fois, et se mettent à crier à tue-tête :
« Tu descendras.
— Je ne descendrai pas.
— Tu descendras.
— Je ne descendrai pas. »
A ce bruit, l'hôtesse monta, et s'informa de ce que c'était, mais ce ne fut pas dans le premier instant qu'on lui répondit, on continua à crier : « Tu descendras. — Je ne descendrai pas. » Ensuite le maître, le cœur gros, se promenant dans la chambre, disait en grommelant : « A-t-on jamais rien vu de pareil ? » L'hôtesse ébahie et debout : « Eh bien ! messieurs, de quoi s'agit-il ? »
Jacques, sans s'émouvoir, à l'hôtesse : « C'est mon maître à qui la tête tourne, il est fou.
LE MAÎTRE
C'est bête que tu veux dire ?
JACQUES
Tout comme il vous plaira.
LE MAÎTRE (à l'hôtesse)
L'avez-vous entendu ?
L'HÔTESSE
Il a tort, mais la paix, la paix ; parlez l'un ou l'autre, et que je sache ce dont il s'agit.
LE MAÎTRE (à Jacques)
Parle, maroufle.
JACQUES (à son maître)
Parlez vous-même.
L'HÔTESSE (à Jacques)
Allons, M. Jacques, parlez, votre maître vous l'ordonne ; après tout un maître est un maître. »

Jacques expliqua la chose à l'hôtesse. L'hôtesse, après avoir entendu leur dit : « Messieurs, voulez-vous m'accepter pour arbitre ?
JACQUES ET SON MAÎTRE (tous les deux à la fois)
Très volontiers, très volontiers, notre hôtesse.
L'HÔTESSE
Et vous vous engagez d'honneur à exécuter ma sentence ?
JACQUES ET SON MAÎTRE
D'honneur, d'honneur. »

Alors l'hôtesse s'asseyant sur la table, et prenant le ton et le grave maintien d'un magistrat, dit :
« Ouï la déclaration de M. Jacques, et d'après des faits tendant à prouver que son maître est un bon, un très bon, un trop bon maître, et que Jacques n'est point un mauvais serviteur, quoiqu'un peu sujet à confondre la possession absolue et inamovible avec la concession passagère et gratuite, j'annule l'égalité qui s'est établie entre eux par laps de temps et la recrée sur-le-champ. Jacques descendra, et quand il aura descendu, il remontera, il rentrera dans toutes les prérogatives dont il a joui jusqu'à ce jour. Son maître lui tendra la main et lui dira d'amitié : « Bonjour, Jacques, je suis bien aise de vous revoir. » Jacques lui répondra : « Et moi, monsieur, je suis enchanté de vous retrouver. » Et je défends qu'il soit jamais question entre eux de cette affaire, et que la prérogative de maître et de serviteur soit agitée à l'avenir. Voulons que l'un ordonne et que l'autre obéisse, chacun de son mieux, et qu'il soit laissé entre ce que l'un peut et ce que l'autre doit la même obscurité que ci-devant. » En achevant ce prononcé qu'elle avait pillé dans quelque ouvrage du temps publié à l'occasion d'une querelle toute pareille, et où l'on avait entendu, de l'une des extrémités d'un royaume à l'autre, le maître crier à son serviteur : « Tu descendras », et le serviteur crier de son côté : « Je ne descendrai pas », « allons, dit-elle à Jacques, vous, donnez-moi le bras sans parlementer davantage. » Jacques s'écria douloureusement : « Il était donc écrit là-haut que je descendrais !
L'HÔTESSE (à Jacques)
Il était écrit là-haut qu'au moment où l'on prend maître on descendra, on montera, on avancera, on reculera, on restera, et cela sans qu'il soit jamais libre aux pieds de se refuser aux ordres de la tête. Qu'on me donne le bras et que mon ordre s'accomplisse. »