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JACQUES
Je fais ma prière.
LE MAÎTRE
Est-ce que tu pries ?
JACQUES
Quelquefois.
LE MAÎTRE
Et que dis-tu ?
JACQUES
Je dis : « Toi qui as fait le grand rouleau, quel que tu sois, et dont le doigt a tracé toute l'écriture qui est là-haut, tu as su de tous les temps ce qu'il me fallait ; que ta volonté soit faite. Amen. »
LE MAÎTRE
Est-ce que tu ne ferais pas tout aussi bien de te taire ?
JACQUES
Peut-être que oui, peut-être que non. Je prie à tout hasard ; et quoi qu'il m'avînt, je ne m'en réjouirais ni ne m'en plaindrais si je me possédais, mais c'est que je suis inconséquent et violent, que j'oublie mes principes ou les leçons de mon capitaine, et que je ris et pleure comme un sot.
LE MAÎTRE
Est-ce que ton capitaine ne pleurait point, ne riait jamais ?
JACQUES
Rarement… Jeanne m'amena sa fille un matin, et s'adressant d'abord à moi, elle me dit : « Monsieur, vous voilà dans un beau château où vous serez un peu mieux que chez votre chirurgien. Dans les commencements surtout, oh ! vous serez soigné à ravir ; mais je connais les domestiques, il y a assez longtemps que je suis, peu à peu leur beau zèle se ralentira. Les maîtres ne penseront plus à vous, et si votre maladie dure, vous serez oublié, mais si parfaitement oublié, que s'il vous prenait en fantaisie de mourir de faim, cela vous réussirait. » Puis se tournant vers sa fille : « Écoute, Denise, lui dit-elle, je veux que tu visites cet honnête homme-là quatre fois par jour : le matin, à l'heure du dîner, sur les cinq heures et à l'heure du souper. Je veux que tu lui obéisses comme à moi. Voilà qui est dit, et n'y manque pas. »
LE MAÎTRE
Sais-tu ce qui lui est arrivé à ce pauvre Desglands ?
JACQUES
Non, monsieur, mais si les souhaits que j'ai faits pour sa prospérité n'ont pas été remplis, ce n'est pas faute d'avoir été sincère. C'est lui qui me donna au commandeur de La Boulaye qui périt en passant à Malte ; c'est le commandeur de La Boulaye qui me donna à son frère aîné le capitaine qui est peut-être mort à présent de la fistule. C'est ce capitaine qui me donna à son frère le plus jeune, l'avocat général de Toulouse, qui devint fou et que la famille fit enfermer. C'est M. Pascal, avocat général de Toulouse, qui me donna au comte de Tourville, qui aima mieux laisser croître sa barbe sous un habit de capucin que d'exposer sa vie. C'est le comte de Tourville qui me donna à la marquise du Belloy qui s'est sauvée à Londres avec un étranger. C'est la marquise du Belloy qui me donna à un de ses cousins, qui s'est ruiné avec les femmes et qui a passé aux îles. C'est ce cousin-là qui me donna à un M. Hérissant, usurier de profession, qui faisait valoir l'argent de M. de Rusai, docteur de Sorbonne, qui me fit entrer chez Mlle Isselin, que vous entreteniez, et qui me plaça chez vous à qui je devrai un morceau de pain sur mes vieux jours, car vous me l'avez promis si je vous restais attaché et il n'y a pas d'apparence que nous nous séparions. Jacques a été fait pour vous, et vous fûtes fait pour Jacques.
LE MAÎTRE
Mais, Jacques, tu as parcouru bien des maisons en assez peu de temps.
JACQUES
Il est vrai ; on m'a renvoyé quelquefois.
LE MAÎTRE
Pourquoi ?
JACQUES
C'est que je suis né bavard, et que tous ces gens-là voulaient qu'on se tût. Ce n'était pas comme vous qui me remercieriez demain si je me taisais. J'avais tout juste le vice qui vous convenait. Mais qu'est-ce donc qui est arrivé à M. Desglands ? Dites-moi cela tandis que je m'apprêterai un coup de tisane.
LE MAÎTRE
Tu as demeuré dans son château, et tu n'as jamais entendu parler de son emplâtre ?
JACQUES
Non.
LE MAÎTRE
Cette aventure-là sera pour la route. L'autre est courte. Il avait fait sa fortune au jeu. Il s'attacha à une femme que tu auras pu voir dans son château, femme d'esprit, mais sérieuse, taciturne, originale et dure. Cette femme lui dit un jour : « Ou vous m'aimez mieux que le jeu, et en ce cas donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne jouerez jamais ; ou vous aimez mieux le jeu que moi, et en cas ne me parlez plus de votre passion, et jouez tant qu'il vous plaira. » Desglands donna sa parole d'honneur qu'il ne jouerait plus. « Ni gros ni petit jeu ? — Ni gros ni petit jeu. » Il y avait environ dix ans qu'ils vivaient ensemble dans le château que tu connais, lorsque Desglands, appelé à la ville par une affaire d'intérêt, eut le malheur de rencontrer chez son notaire une de ses anciennes connaissances de brelan qui l'entraîna à dîner dans un tripot où il perdit en une seule séance tout ce qu'il possédait. Sa maîtresse fut inflexible. Elle était riche ; elle fit à Desglands une pension modique, et se sépara de lui pour toujours.
JACQUES
J'en suis fâché, c'était un galant homme.
LE MAÎTRE
Comment va la gorge ?
JACQUES
Mal.
LE MAÎTRE
C'est que tu parles trop et que tu ne bois pas assez.
JACQUES
C'est que je n'aime pas la tisane et que j'aime à parler.
LE MAÎTRE
Eh bien ! Jacques, te voilà chez Desglands, près de Denise, et Denise autorisée par sa mère à te faire au moins quatre visites par jour. La coquine ! préférer un Jacques !
JACQUES
Un Jacques ! Un Jacques, monsieur, est un homme comme un autre.
LE MAÎTRE
Jacques, tu te trompes, un Jacques n'est point un homme comme un autre.
JACQUES
C'est quelquefois mieux qu'un autre.
LE MAÎTRE
Jacques, vous vous oubliez. Reprenez l'histoire de vos amours, et souvenez-vous que vous n'êtes et ne serez jamais qu'un Jacques.
JACQUES
Si, dans la chaumière où nous trouvâmes les coquins, Jacques n'avait pas valu un peu mieux que son maître…
LE MAÎTRE
Jacques, vous êtes un insolent, vous abusez de ma bonté. Si j'ai fait la sottise de vous tirer de votre place, je saurai bien vous y remettre. Jacques, prenez votre bouteille et votre coquemard(36), et descendez là-bas(37).
JACQUES
Cela vous plaît à dire, monsieur ; je me trouve bien ici, et je ne descendrai pas là-bas.
LE MAÎTRE
Je te dis que tu descendras.
JACQUES
Je suis sûr que vous ne dites pas vrai. Comment, monsieur, après m'avoir accoutumé pendant dix ans à vivre de pair à compagnon…
LE MAÎTRE
Il me plaît que cela cesse.
JACQUES
Après avoir souffert(38) toutes mes impertinences…
LE MAÎTRE
Je n'en veux plus souffrir.
JACQUES
Après m'avoir fait asseoir à table à côté de vous, m'avoir appelé votre ami…
LE MAÎTRE
Vous ne savez ce que c'est que le nom d'ami donné par un supérieur à son subalterne.
JACQUES
Quand on sait que tous vos ordres ne sont que des clous à soufflet, s'ils n'ont été ratifiés par Jacques ; après avoir si bien accolé votre nom au mien que l'un ne va jamais sans l'autre et que tout le monde dit Jacques et son maître, tout à coup il vous plaira de les séparer ! Non, monsieur, cela ne sera pas. Il est écrit là-haut que tant que Jacques vivra, que tant que son maître vivra, et même après qu'ils seront morts tous deux, on dira Jacques et son maître.
LE MAÎTRE
Et je dis, Jacques, que vous descendrez, et que vous descendrez sur-le-champ, parce que je vous l'ordonne.
JACQUES
Monsieur, commandez-moi toute autre chose, si vous voulez que je vous obéisse. »

(36)Coquemard : il s'agit d'un plat avec une anse servant à faire chauffer les aliments.
(37)Le dialogue rapide qui suit semble calqué sur Molière.
(38)Souffrir : dans le sens ici de « supporter ».