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Tandis que je disserte, le maître de Jacques ronfle comme s'il m'avait écouté, et Jacques, à qui les muscles des jambes refusaient le service, rôde dans la chambre en chemise et pieds nus, culbute tout ce qu'il rencontre et réveille son maître qui lui dit d'entre ses rideaux : « Jacques, tu es ivre.
— Ou peu s'en faut.
— A quelle heure as-tu résolu de te coucher ?
— Tout à l'heure, monsieur, c'est qu'il y a… c'est qu'il y a…
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Dans cette bouteille un reste qui s'éventerait… J'ai en horreur les bouteilles en vidange ; cela me reviendrait en tête, quand je serais couché, et il n'en faudrait pas davantage pour m'empêcher de fermer l'œil. Notre hôtesse est, par ma foi, une excellente femme, et son champagne un excellent vin ; ce serait dommage de le laisser éventer… Le voilà bientôt à couvert… et il ne s'éventera plus… » Et tout en balbutiant, Jacques, en chemise et pieds nus, avait sablé deux ou trois rasades sans ponctuation, comme il s'exprimait, c'est-à-dire de la bouteille au verre, du verre à la bouche. Il y a deux versions sur ce qui suivit après qu'il eut éteint les lumières. Les uns prétendent qu'il se mit à tâtonner le long des murs sans pouvoir retrouver son lit, et qu'il disait : « Ma foi, il n'y est plus, ou, s'il y est, il est écrit là-haut que je ne le retrouverai pas ; dans l'un et l'autre cas, il faut s'en passer », et qu'il prit le parti de s'étendre sur des chaises. D'autres, qu'il était écrit là-haut qu'il s'embarrasserait les pieds dans les chaises, qu'il tomberait sur le carreau et qu'il y resterait. De ces deux versions, demain, après-demain, vous choisirez à tête reposée celle qui vous conviendra le mieux.
Nos deux voyageurs qui s'étaient couchés tard et la tête un peu chaude de vin, dormirent la grasse matinée, Jacques à terre ou sur des chaises, selon la version que vous aurez préférée, son maître plus à son aise dans son lit. L'hôtesse monta et leur annonça que la journée ne serait pas belle ; mais que, quand le temps leur permettrait de continuer leur route, ils risqueraient leur vie ou seraient arrêtés par le gonflement des eaux du ruisseau qu'ils avaient à traverser ; et que plusieurs hommes de cheval qui n'avaient pas voulu l'en croire, avaient été forcés de rebrousser chemin. Le maître dit à Jacques : « Jacques, que ferons-nous ? » Jacques répondit : « Nous déjeunerons d'abord avec notre hôtesse, ce qui nous avisera. » L'hôtesse jura que c'était sagement pensé. On servit à déjeuner. L'hôtesse ne demandait pas mieux que d'être gaie, le maître de Jacques s'y serait prêté, mais Jacques commençait à souffrir, il mangea de mauvaise grâce, il but peu, il se tut. Ce dernier symptôme était surtout fâcheux, c'était la suite de la mauvaise nuit qu'il avait passée et du mauvais lit qu'il avait eu. Il se plaignait de douleurs dans les membres, sa voix rauque annonçait un mal de gorge. Son maître lui conseilla de se coucher, il n'en voulut rien faire. L'hôtesse lui proposait une soupe à l'oignon.
Il demanda qu'on fît du feu dans la chambre, car il ressentait du frisson, qu'on lui préparât de la tisane et qu'on lui apportât une bouteille de vin blanc, ce qui fut exécuté sur-le-champ. Voilà l'hôtesse partie, et Jacques en tête à tête avec son maître. Celui-ci allait à la fenêtre, disait : « Quel diable de temps ! », regardait à sa montre, car c'était la seule en qui il eût confiance, quelle heure il était, prenait sa prise de tabac, recommençait la même chose d'heure en heure, s'écriant à chaque fois : « Quel diable de temps ! », se tournant vers Jacques et ajoutant : « La belle occasion pour reprendre et achever l'histoire de tes amours ! Mais on parle mal d'amour et d'autre chose quand on souffre. Vois, tâte-toi, si tu peux continuer, continue, sinon, bois ta tisane et dors. »