iBibliothèque - accueil
Le marquis ajoutait : « En vérité je crois que je ne me repens de rien, et que cette Pommeraye, au lieu de se venger, m'aura rendu un grand service. Ma femme, allez vous habiller, tandis qu'on s'occupera à faire vos malles. Nous partons pour ma terre, où nous resterons jusqu'à ce que nous puissions reparaître ici sans conséquence pour vous et pour moi… » Ils passèrent presque trois ans de suite absents de la capitale.
JACQUES
Et je gagerais bien que ces trois ans s'écoulèrent comme un jour, et que le marquis des Arcis fut un des meilleurs maris et eut une des meilleures femmes qu'il y eût au monde.
LE MAÎTRE
Je serais de moitié, mais en vérité je ne sais pourquoi, car je n'ai point du tout été satisfait de cette fille pendant tout le cours des menées de la dame de Pommeraye et de sa mère. Pas un instant de crainte, pas le moindre signe d'incertitude, pas un remords ; je l'ai vue se prêter, sans répugnance, à cette longue horreur. Tout ce qu'on a voulu d'elle, elle n'a jamais hésité de le faire ; elle va à confesse, elle communie, elle joue la religion et ses ministres. Elle m'a semblé aussi fausse, aussi méprisable, aussi méchante que les deux autres… Notre hôtesse, vous narrez assez bien, mais vous n'êtes pas encore profonde dans l'art dramatique. Si vous vouliez que cette jeune fille intéressât, il fallait lui donner de la franchise et nous la montrer victime innocente et forcée de sa mère et de La Pommeraye, il fallait que les traitements les plus cruels l'entraînassent, malgré qu'elle en eût, à concourir à une suite de forfaits continus pendant une année : il fallait préparer ainsi le raccommodement de cette femme avec son mari. Quand on introduit un personnage sur la scène, il faut que son rôle soit un ; or je vous demanderai, notre charmante hôtesse, si la fille qui complote avec deux scélérates est bien la femme suppliante que nous avons vue aux pieds de son mari. Vous avez péché contre les règles d'Aristote, d'Horace, de Vida et de Le Bossu.
L'HÔTESSE
Je ne connais ni bossu ni droit, je vous ai dit la chose comme elle s'est passée, sans en rien omettre, sans y rien ajouter. Et qui sait ce qui se passait au fond du cœur de cette jeune fille, et si, dans les moments où elle nous paraissait agir le plus lestement, elle n'en était pas secrètement dévorée de chagrin ?
JACQUES
Notre hôtesse, pour cette fois-ci, il faut que je sois de l'avis de mon maître qui me le pardonnera, car cela m'arrive si rarement, de son Bossu, que je ne connais point, et de ces autres messieurs qu'il a cités et que je ne connais pas davantage. Si Mlle Duquênoi, ci-devant la d'Aisnon, avait été une jolie enfant, il y aurait paru.
L'HÔTESSE
Jolie enfant ou non, tant y a que c'est une excellente femme, que son mari est avec elle content comme un roi, et qu'il ne la troquerait pas contre une autre.
LE MAÎTRE
Je l'en félicite, il a été plus heureux que sage.
L'HÔTESSE
Et moi, je vous souhaite une bonne nuit. Il est tard, et il faut que je sois la dernière couchée et la première levée. Quel maudit métier ! Bonsoir, messieurs, bonsoir. Je vous avais promis, je ne sais plus à propos de quoi, l'histoire d'un mariage saugrenu, et je crois vous avoir tenu parole. M. Jacques, je crois que vous n'aurez pas de peine à vous endormir, car vos yeux sont lus d'à demi fermés. Bonsoir, M. Jacques.
LE MAÎTRE
Eh bien, notre hôtesse, il n'y a donc pas moyen de savoir vos aventures ?
L'HÔTESSE
Non.
JACQUES
Vous avez un furieux goût pour les contes !
LE MAÎTRE
Il est vrai ; ils m'instruisent et m'amusent. Un bon conteur est un homme rare.
JACQUES
Et voilà tout juste pourquoi je n'aime pas les contes, à moins que je ne les fasse.
LE MAÎTRE
Tu aimes mieux parler mal que te taire.
JACQUES
Il est vrai.
LE MAÎTRE
Et moi, j'aime mieux entendre mal parler que de ne rien entendre.
JACQUES
Cela nous met tous deux fort à notre aise. »