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LE MAÎTRE
Et pourquoi, Jacques, est-il si vénérable à vos yeux ?
JACQUES
C'est que n'attachant aucune importance aux services qu'il rend, il faut qu'il soit naturellement officieux et qu'il ait une longue habitude de bienfaisance.
LE MAÎTRE
Et à quoi jugez-vous cela ?
JACQUES
A l'air indifférent et froid avec lequel il a reçu mon remerciement ; il ne me salue point, il ne me dit pas un mot, il semble me méconnaître, et peut-être à présent se dit-il en lui-même avec un sentiment de mépris : « Il faut que la bienfaisance soit fort étrangère à ce voyageur et que l'exercice de la justice lui soit bien pénible, puisqu'il en est si touché… » Qu'est-ce qu'il y a donc de si absurde dans ce que je dis, pour vous faire rire de si bon cœur… Quoi qu'il en soit, dites-moi le nom de cet homme, afin que je l'écrive sur mes tablettes.
LE MAÎTRE
Très volontiers ; écrivez.
JACQUES
Dites.
LE MAÎTRE
Écrivez : l'homme auquel je porte la plus profonde vénération…
JACQUES
La plus profonde vénération…
LE MAÎTRE
Est…
JACQUES
Est…
LE MAÎTRE
Le bourreau de ***.
JACQUES
Le bourreau !
LE MAÎTRE
Oui, oui, le bourreau.
JACQUES
Pourriez-vous me dire où est le sel de cette plaisanterie ?
LE MAÎTRE
Je ne plaisante point. Suivez les chaînons de votre gourmette. Vous avez besoin d'un cheval, le sort vous adresse à un passant, et ce passant, c'est un bourreau. Ce cheval vous conduit deux fois entre des fourches patibulaires, la troisième, il vous dépose chez un bourreau ; là vous tombez sans vie ; de là on vous emporte, où ? dans une auberge, un gîte, un asile commun. Jacques, savez-vous l'histoire de la mort de Socrate ?
JACQUES
Non.
LE MAÎTRE
C'était un sage d'Athènes. Il y a longtemps que le rôle de sage est dangereux parmi les fous. Ses concitoyens le condamnèrent à boire la ciguë. Eh bien ! Socrate fit comme vous venez de faire, il en usa avec le bourreau qui lui présenta la ciguë aussi poliment que vous. Jacques, vous êtes une espèce de philosophe, convenez-en. Je sais bien que c'est une race d'hommes odieuse aux grands devant lesquels ils ne fléchissent pas le genou ; aux magistrats, protecteurs par état des préjugés qu'ils poursuivent ; aux prêtres qui les voient rarement au pied de leurs autels ; aux poètes, gens sans principes et qui regardent sottement la philosophie comme la cognée des beaux-arts, sans compter que ceux même d'entre eux qui se sont exercés dans le genre odieux de la satire, n'ont été que des flatteurs ; aux peuples, de tout temps les esclaves des tyrans qui les oppriment, des fripons qui les trompent et des bouffons qui les amusent. Ainsi je connais, comme vous voyez, tout le péril de votre profession et toute l'importance de l'aveu que je vous demande, mais je n'abuserai pas de votre secret. Jacques, mon ami, vous êtes un philosophe, j'en suis fâché pour vous, et s'il est permis de lire dans les choses présentes celles qui doivent arriver un jour, et si ce qui est écrit là-haut se manifeste quelquefois aux hommes longtemps avant l'événement, je présume que votre mort sera philosophique, et que vous recevrez le lacet d'aussi bonne grâce que Socrate reçut la coupe de la ciguë.
JACQUES
Mon maître, un prophète ne dirait pas mieux, mais heureusement…
LE MAÎTRE
Vous n'y croyez pas trop ; ce qui achève de donner de la force à mon pressentiment.
JACQUES
Et vous, monsieur, y croyez-vous ?
LE MAÎTRE
J'y crois ; mais je n'y croirais pas que ce serait sans conséquence.
JACQUES
Et pourquoi ?
LE MAÎTRE
C'est qu'il n'y a du danger que pour ceux qui parlent, et je me tais.
JACQUES
Et aux pressentiments ?
LE MAÎTRE
J'en ris, mais j'avoue que c'est en tremblant. Il y en a qui ont un caractère si frappant ! On a été bercé de ces contes-là de si bonne heure ! Si vos rêves s'étaient réalisés cinq ou six fois et qu'il vous arrivât de rêver que votre ami est mort, vous iriez bien vite le matin chez lui pour savoir ce qui en est. Mais les pressentiments dont il est impossible de se défendre, ce sont surtout ceux qui se présentent au moment où la chose se passe loin de nous, et qui ont un air symbolique.
JACQUES
Vous êtes quelquefois si profond et si sublime, que je ne vous entends pas. Ne pourriez-vous pas m'éclaircir cela par un exemple ?
LE MAÎTRE
Rien de plus aisé. Une femme vivait à la campagne avec son mari octogénaire et attaqué de la pierre. Le mari quitte sa femme et vient à la ville se faire opérer. La veille de l'opération, il écrit à sa femme : « A l'heure où vous recevrez cette lettre, je serai sous le bistouri du frère Côme… » Tu connais ces anneaux de mariage qui se séparent en deux parties, sur chacune desquelles les noms de l'époux et de sa femme sont gravés. Eh bien ! cette femme en avait un pareil au doigt, lorsqu'elle ouvrit la lettre de son mari. A l'instant les deux moitiés de cet anneau se séparent, celle qui portait son nom reste à son doigt, celle qui portait le nom de son mari tombe brisée sur la lettre qu'elle lisait… Dis-moi, Jacques, crois-tu qu'il y ait de tête assez forte, d'âme assez ferme pour n'être pas plus ou moins ébranlée d'un pareil incident, et dans une circonstance pareille ? Aussi cette femme en pensa mourir. Ses transes durèrent jusqu'au jour de la poste suivante par laquelle son mari lui écrivit que l'opération s'était faite heureusement, qu'il était hors de tout danger, et qu'il se flattait de l'embrasser avant la fin du mois.
JACQUES
Et l'embrassa-t-il en effet ?
LE MAÎTRE
Oui.
JACQUES
Je vous ai fait cette question, parce que j'ai remarqué plusieurs fois que le destin était cauteleux. On lui dit au premier moment qu'il en aura menti, et il se trouve au second moment qu'il a dit vrai. Ainsi donc, monsieur, vous me croyez dans le cas du pressentiment symbolique, et malgré vous, vous me croyez menacé de la mort du philosophe ?
LE MAÎTRE
Je ne saurais te le dissimuler ; mais pour écarter cette triste idée, ne pourrais-tu pas ?…
JACQUES
Reprendre l'histoire de mes amours ?