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LE MAÎTRE
Je te veille. Tu es mon serviteur quand je suis malade ou bien portant, mais je suis le tien quand tu te portes mal.
JACQUES
Je suis bien aise de savoir que vous êtes humain, ce n'est pas trop la qualité des maîtres envers leurs valets.
LE MAÎTRE
Comment va la tête ?
JACQUES
Aussi bien que la solive contre laquelle elle a lutté.
LE MAÎTRE
Prends ce drap entre tes dents et secoue fort… Qu'as-tu senti ?
JACQUES
Rien. La cruche me paraît sans fêlure.
LE MAÎTRE
Tant mieux. Tu veux te lever, je crois ?
JACQUES
Et que voulez-vous que je fasse là ?
LE MAÎTRE
Je veux que tu te reposes.
JACQUES
Mon avis, à moi, est que nous déjeunions et que nous partions.
LE MAÎTRE
Et le cheval ?
JACQUES
Je l'ai laissé chez son maître, honnête homme, galant homme, qui l'a repris pour ce qu'il nous l'a vendu.
LE MAÎTRE
Et cet honnête homme, ce galant homme, sais-tu qui il est ?
JACQUES
Non.
LE MAÎTRE
Je te le dirai quand nous serons en route.
JACQUES
Et pourquoi pas à présent ? Quel mystère y a-t-il à cela ?
LE MAÎTRE
Mystère ou non, quelle nécessité y a-t-il de te l'apprendre dans ce moment ou dans un autre ?
JACQUES
Aucune.
LE MAÎTRE
Mais il te faut un cheval.
JACQUES
L'hôte de cette auberge ne demandera peut-être pas mieux que de nous céder un des siens.
LE MAÎTRE
Dors encore un moment et je vais voir à cela. »

Le maître de Jacques descend, ordonne le déjeuner, achète un cheval, remonte et trouve Jacques habillé. Ils ont déjeuné et les voilà partis, Jacques protestant qu'il était malhonnête de s'en aller sans avoir fait une visite de politesse au citoyen à la porte duquel il s'était presque assommé et qui l'avait si obligeamment secouru ; son maître le tranquillisant sur sa délicatesse par l'assurance qu'il avait bien récompensé ses satellites qui l'avaient apporté à l'auberge ; Jacques prétendant que l'argent donné aux serviteurs ne l'acquittait pas avec leur maître, que c'était ainsi que l'on inspirait aux hommes le regret et le dégoût de la bienfaisance, et que l'on se donnait à soi-même un air d'ingratitude. « Mon maître, j'entends tout ce que cet homme dit de moi par ce que je dirais de lui, s'il était à ma place et moi à la sienne. » Ils sortaient de la ville lorsqu'ils rencontrèrent un homme grand et vigoureux, le chapeau bordé sur la tête, l'habit galonné sur toutes les tailles, allant seul si vous en exceptez deux grands chiens qui le précédaient. Jacques ne l'eut pas plus tôt aperçu, que descendre de cheval, s'écrier : « C'est lui ! » et se jeter à son cou, fut l'affaire d'un instant. L'homme aux deux chiens paraissait très embarrassé des caresses de Jacques, le repoussait doucement, et lui disait : « Monsieur, vous me faites trop d'honneur. »
— Eh non ! je vous dois la vie, et je ne saurais trop vous en remercier.
— Vous ne savez pas qui je suis.
— N'êtes-vous pas le citoyen officieux qui m'a secouru, qui m'a saigné et qui m'a pansé, lorsque mon cheval…
— Il est vrai.
— N'êtes-vous pas le citoyen honnête qui a repris ce cheval pour le même prix qu'il me l'avait vendu ?
— Je le suis. » Et Jacques de le rembrasser sur une joue et sur l'autre, et son maître de sourire, et les deux chiens debout, le nez en l'air et comme émerveillés d'une scène qu'ils voyaient pour la première fois. Jacques, après avoir ajouté à ses démonstrations de gratitude force révérences, que son bienfaiteur ne lui rendait pas, et force souhaits qu'on recevait froidement, remonte sur son cheval et dit à son maître : « J'ai la plus profonde vénération pour cet homme que vous devez me faire connaître.