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Dites-moi, lecteur, ce que vous eussiez fait à la place de Jacques. — Rien. — Eh bien ! c'est ce qu'il fit. Il reconduisit Denise sur sa chaise, se jeta à ses pieds, essuya les pleurs qui coulaient de ses yeux, lui baisa les mains, la consola, la rassura, crut qu'il en était tendrement aimé, et s'en remit à sa tendresse sur le moment qu'il lui plairait de récompenser la sienne. Ce procédé toucha sensiblement Denise.
On objectera peut-être que Jacques, aux pieds de Denise, ne pouvait guère lui essuyer les yeux… à moins que la chaise ne fût fort basse ; le manuscrit ne le dit pas, mais cela est à supposer.
Voici le second paragraphe, copié de la vie de Tristram Shandy, à moins que l'entretien de Jacques le Fataliste et de son maître ne soit antérieur à cet ouvrage et que le ministre Sterne ne soit le plagiaire, ce que je ne crois pas, mais par une estime toute particulière de M. Sterne que je distingue de la plupart des littérateurs de sa nation, dont l'usage assez fréquent est de nous voler et de nous dire des injures.
Une autre fois, c'était le matin, Denise était venue panser Jacques. Tout dormait encore dans le château. Denise s'approcha en tremblant ; arrivée à la porte de Jacques, elle s'arrêta, incertaine si elle entrerait ou non ; elle entra en tremblant, elle demeura assez longtemps à côté du lit de Jacques sans oser ouvrir les rideaux. Elle les entrouvrit doucement, elle dit bonjour à Jacques en tremblant, elle s'informa de sa nuit et de sa santé en tremblant. Jacques lui dit qu'il n'avait pas fermé l'œil, qu'il avait souffert et qu'il souffrait encore d'une démangeaison cruelle à son genou. Denise s'offrit à le soulager, elle prit une petite pièce de flanelle, Jacques mit sa jambe hors du lit, et Denise se mit à frotter avec sa flanelle au-dessous de la blessure, d'abord avec un doigt, puis avec deux, avec trois, avec quatre, avec toute la main. Jacques la regardait faire et s'enivrait d'amour. Puis Denise se mit à frotter avec sa flanelle sur la blessure même dont la cicatrice était encore rouge, d'abord avec un doigt, ensuite avec deux, avec trois, avec quatre, avec toute la main. Mais ce n'est pas assez d'avoir éteint la démangeaison au-dessous du genou, sur le genou, il fallait encore l'éteindre au-dessus où elle ne se faisait sentir que plus vivement. Denise posa sa flanelle au-dessus du genou et se mit à frotter là assez fermement, d'abord avec un doigt, avec deux, avec trois, avec quatre, avec toute la main. La passion de Jacques, qui n'avait cessé de la regarder, s'accrut à un tel point, que, n'y pouvant plus résister, il se précipita sur la main de Denise… et la baisa.
Mais ce qui ne laisse aucun doute sur le plagiat, c'est ce qui suit. Le plagiaire ajoute : « Si vous n'êtes pas satisfait de ce que je vous révèle des amours de Jacques, lecteur, faites mieux, j'y consens. De quelque manière que vous vous y preniez, je suis sûr que vous finirez comme moi. — Tu te trompes, insigne calomniateur, je ne finirai point comme toi. Denise fut sage. — Et qui est-ce qui vous dit le contraire ? Jacques se précipita sur sa main et la baisa, sa main. C'est vous qui avez l'esprit corrompu et qui entendez ce qu'on ne vous dit pas. — Eh bien ! il ne baisa donc que sa main ? — Certainement. Jacques avait trop de sens pour abuser de celle dont il voulait faire sa femme, et se préparer une méfiance qui aurait pu empoisonner le reste de sa vie. — Mais il est dit dans le paragraphe qui précède, que Jacques avait mis tout en œuvre pour déterminer Denise à le rendre heureux. — C'est qu'apparemment il n'en voulait pas encore faire sa femme. »