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Jacques le Fataliste, une nouvelle forme d'antiroman

Sous couvert d'un récit s'étendant sur neuf jours de chevauchée de deux voyageurs, et d'un épilogue se déroulant deux semaines plus tard, Diderot nous livre les dialogues des personnages sur différents sujets : leurs amours, des anecdotes de leur vie passée, ainsi que des considérations plus générales, d'ordre moral ou philosophique. Soucieux de ne pas ennuyer le lecteur, Diderot fait se succéder plusieurs formes dans un désordre charmant : dialogues, descriptions, récits, le tout entrecoupé des interventions d'autres personnages et de l'auteur lui-même. En effet, contrairement aux romans habituels où l'écrivain se dissimule pour que les lecteurs puissent s'identifier aux personnages, Diderot intervient fréquemment dans Jacques le Fataliste à la première personne du singulier, parfois pour prétendre qu'il ne s'agit pas d'un ouvrage en cours, souvent pour attiser la curiosité du lecteur. À de nombreuses reprises, Diderot le fait participer en l'interpellant, en le questionnant, et en proposant plusieurs voies à la suite du récit, que ce soit la destination des personnages, l'issue d'une situation délicate ou l'interprétation de leurs attitudes. Diderot aime les digressions, qu'il multiplie à loisir dans Jacques le Fataliste.
Le magistrat et écrivain Charles de Brosses, qui a également participé à l'Encyclopédie, le décrit ainsi : « C'est un gentil garçon, bien doux, bien aimable, grand philosophe, fort raisonneur, mais faiseur de digressions perpétuelles. Il m'en fit bien vingt-cinq hier, depuis neuf heures qu'il resta dans ma chambre jusqu'à une heure. » Outre cet aspect ludique, l'intérêt du roman repose sur la satire : Jacques le Fataliste critique la situation de dépendance sociale due à l'autorité que l'un – le maître – exerce sur l'autre – le valet –, en la renversant souvent, à la façon des pièces de Marivaux où valets et maîtres échangent leurs rôles. Chez Diderot, les aristocrates sont plutôt mis à mal, les médecins sont ridiculisés, et l'Église férocement critiquée, à travers notamment l'histoire du frère de Jacques. Mais ce que le philosophe recherche dans ses personnages, outre l'esprit, l'intelligence ou l'humour, c'est l'humanité qui va les rendre sympathiques, aussi bien dans leurs défauts dévoilés que dans leurs délicatesses.
Désopilant par bien des aspects, Jacques le Fataliste est une source d'inspiration pour de nombreux écrivains et metteurs en scène qui peuvent transposer ce roman dialogué au théâtre. Ainsi, Milan Kundera écrit en 1971 une adaptation intitulée Jacques et son maître. Il est suivi en 1992 de Francis Huster qui présente Suite royale, composée à partir de Jacques le Fataliste et de La Nuit et le Moment de Crébillon fils. Enfin, en 2007, Roland Ravez propose lui aussi sa version du roman de Diderot, jouée au théâtre de Bruxelles.
Illustration de Jacques le Fataliste et son maître, paru chez Gueffier jeune, imprimeur-libraire (Paris).
Illustration de Jacques le Fataliste et son maître, paru chez Gueffier jeune, imprimeur-libraire (Paris).