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LES DEUX POÈTES

A l'époque où commence cette histoire, la presse de Stanhope(1) et les rouleaux à distribuer l'encre ne fonctionnaient pas encore dans les petites imprimeries de provinces. Malgré la spécialité qui la met en rapport avec la typographie parisienne, Angoulême se servait toujours des presses en bois, auxquelles la langue est redevable du mot faire gémir la presse, maintenant sans application. L'imprimerie arriérée y employait encore les balles en cuir frottées d'encre, avec lesquelles l'un des pressiers tamponnait les caractères(2). Le plateau mobile où se place la forme pleine de lettres sur laquelle s'applique la feuille de papier était encore en pierre et justifiait son nom de marbre. Les dévorantes presses mécaniques ont aujourd'hui si bien fait oublier ce mécanisme, auquel nous devons, malgré ses imperfections, les beaux livres des Elzevier, des Plantin, des Alde et des Didot(3), qu'il est nécessaire de mentionner les vieux outils auxquels Jérôme-Nicolas Séchard portait une superstitieuse affection ; car ils jouent leur rôle dans cette grande petite histoire.
(1)Presse de Stanhope : presse en fonte inventée par lord Charles Stanhope à la fin du xviiie siècle et introduite en France vers 1814, remplaçant progressivement la presse en bois.
(2)Ce début de roman montre d'emblée les connaissances de Balzac, lui-même ancien imprimeur, dans le domaine de l'imprimerie. La spécialité d'Angoulême est la fabrication du papier ; les « balles » désignent des tampons en bois recouverts de cuir souple servant à encrer.
(3)Elzevier, Plantin, Alde, Didot : grandes familles d'imprimeurs. Les trois premières remontent à la Renaissance (en Hollande, Flandre, Italie), la dernière à l'époque contemporaine. Le premier Didot fut François (1698-1757), suivi de ses deux fils et d'un petit-fils auquel Balzac songe ici, Firmin, qui avait conduit l'illustre maison à la pointe du progrès ; c'est d'ailleurs chez Firmin Didot que David Séchard, dans la fiction romanesque, fera son apprentissage.