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Le mot de Jean d'Ormesson sur l'œuvre Illusions perdues.
Il n'est pas exclu qu'il y ait dans Balzac un commis-voyageur qui somnole. Et il est possible que son style présente parfois des faiblesses. Cela n'a aucune importance. Notre commis-voyageur aux descriptions interminables et au style plein de lourdeur est un romancier de génie. « Balzac, écrit Jules Renard, est peut-être le seul qui ait eu le droit de mal écrire. »
Ce qui frappe d'abord chez Balzac, c'est sa capacité de travail. Un bûcheron. Un forçat. Il n'y a pas dans les lettres françaises d'image plus familière que celle de Balzac installé, en robe de chambre, une cafetière fumante devant lui, au cœur de la nuit, à sa table de travail. Il lui arrivait d'y passer jusqu'à dix-huit heures d'affilée. On parle beaucoup de « roman balzacien » comme étant un ouvrage auquel l'auteur a consacré des nuits entières d'efforts. D'ordinaire, Balzac se couchait à six heures du soir, « avec [son] dîner dans le bec », il se levait à minuit, absorbait du café et travaillait jusqu'à midi. En une vingtaine d'années, il écrit quelque quatre-vingts livres dont la plupart sont des chefs-d'œuvre. Ce travail harassant, qui le fera mourir, à bout de forces, à cinquante et un ans, ne s'achève pas avec les manuscrits. Les corrections de Balzac sur épreuves sont célèbres et n'en finissent jamais. Elles feraient s'arracher les cheveux aux éditeurs d'aujourd'hui.
La difficulté avec Balzac – comme avec Victor Hugo – est de faire un choix parmi tant de chefs-d'œuvre. Dédié à Victor Hugo, Illusions perdues est l'un des ouvrages les plus réussis de Balzac, l'un de ceux où son génie créateur se déploie avec le plus de vigueur. Dans ce roman, qui, comme Bel-Ami de Maupassant, constitue un portrait sans indulgence de la presse de l'époque, apparaissent deux personnages balzaciens de premier plan qui se retrouveront dans Splendeurs et misères des courtisanes : d'abord, le jeune et irrésistible Chardon, qui se fera bientôt appeler Lucien de Rubempré avant de courir vers cette mort prématurée qui désespérera tant Oscar Wilde et Marcel Proust ; et puis son ange noir, l'atroce Vautrin, déguisé pour l'occasion en ecclésiastique sous le nom d'abbé Carlos Herrera.
Balzac est un observateur prodigieux. L'une des constantes de son génie est l'ambition de dresser une « comparaison entre l'humanité et l'animalité », et d'établir avec les « espèces sociales » ce qu'un Cuvier ou surtout un Geoffroy Saint-Hilaire, l'ennemi acharné de Cuvier, avaient fait avec les « espèces animales ». Ses passages dans le monde des notaires ou dans celui des imprimeurs, ses innombrables tentatives pour récolter l'argent réclamé par ses dettes, il en fait bon usage pour camper dans ses livres des personnages plus vrais que nature : « J'ai été pourvu d'une grande puissance d'imagination, écrit-il à Mme Hanska, parce que j'ai été jeté à travers toutes sortes de professions involontairement. » Et, comme Proust plus tard, il se renseigne inlassablement sur les détails les plus minuscules : « Je voudrais savoir, écrit-il à une amie, le nom de la rue par laquelle vous arriviez sur la place du Mûrier, et où était votre fer blantier ; puis le nom de la rue qui longe la place du Mûrier […] ; puis le nom de la porte qui débouche sur la cathédrale. »
Réduire Balzac à un romancier réaliste et objectif serait pourtant une erreur. « Comment voulez-vous, disait-il lui-même, que j'aie le temps d'observer ? J'ai à peine celui d'écrire. » Balzac, en vérité, est moins un témoin qu'un poète. C'est un visionnaire qui aurait d'abord regardé autour de lui et commencé par bien voir. La clé de Balzac, ce n'est pas l'observation, c'est l'imagination.
Dans ses livres, comme dans sa vie, Balzac est le contraire d'un réaliste. Et sa littérature appartient plutôt au monde du fantastique qu'à celui de l'entomologie. Sa passion des affaires – et le plus souvent des affaires désastreuses – vient d'une hypertrophie quasi maladive de l'imagination. « Pour Balzac, raconte Théophile Gautier dans ses Portraits contemporains, le futur n'existait pas, tout était présent […], l'idée était si vive qu'elle devenait réelle en quelque sorte ; parlait-il d'un dîner, il le mangeait en le racontant. » Cette imagination si fiévreuse allait jusqu'à des illusions meurtrières qui passaient leur temps à lui promettre la fortune. Il se proposait de cultiver des ananas à Ville d'Avray ou d'importer soixante mille chênes de Pologne pour fournir en traverses les chemins de fer français. C'est la même puissance d'imagination qui le ruine en affaires et qui le fait triompher dans ses livres. Chacun connaît l'expression célèbre : « Revenons à la réalité : parlons d'Eugénie Grandet. » et le cri qui lui a été prêté à la fin de sa vie : « Qu'on appelle Bianchon ! » – c'est-à-dire le médecin de La Comédie humaine. N'est-ce pas invraisemblable ? Selon une formule répétée jusqu'à plus soif, La Comédie humaine constitue une « concurrence à l'état civil ». C'est aussi et surtout une « imitation de Dieu le Père », une collaboration avec Dieu.
Réalisme ? Bien sûr. C'est un monde réel que Balzac, comme Dieu, fait surgir sous nos yeux. La Comédie humaine est d'abord une « histoire romanesque de la Restauration et de la monarchie de Juillet », mais c'est aussi beaucoup plus. Comme Dieu à la veille du surgissement de l'univers, Balzac, avant d'être un réaliste, est d'abord un créateur qui rêve sa création avant de la jeter dans le réel.