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Un jeune homme intéressé

Il ne faut jurer de rien est une comédie dont l'argument s'inspire d'un jeu de salon : il s'agit d'improviser une saynète pour illustrer et faire deviner un proverbe. Van Buck, oncle et tuteur de Valentin, acceptera de régler les dettes du jeune homme si celui-ci consent à se marier. Mais Valentin, qui a fait très jeune l'expérience de l'infidélité des femmes mariées, n'accepte qu'à condition de pouvoir éprouver, incognito, la vertu de sa promise.
Cette scène, où il expose son projet, fait apparaître le contraste paradoxal entre un jeune homme intéressé et un homme mûr tout en bonhomie naïve qui confère tout son charme à la pièce.
Extrait
VALENTIN
Songez, mon oncle, à notre traité. Vous m'avez dit et accordé que, s'il était prouvé que ma future épouse devait me ganter de certains gants, je serais un fou d'en faire ma femme.
VAN BUCK
Mais, monsieur… il y a pourtant de certaines bornes, de certaines choses… Je vous prie de remarquer que si vous allez vous prévaloir… Miséricorde ! Comme tu y vas !…
VALENTIN
Si, au contraire, elle est telle que vous le croyez et que vous me l'avez représentée, il n'y a pas le moindre danger, et elle ne peut que s'en trouver plus digne. Figurez-vous que je suis le premier venu ; je suis amoureux de Mlle de Mantes, vertueuse épouse de Valentin Van Buck. Songez comme la jeunesse du jour est entreprenante et hardie ! Que ne fait-on pas, d'ailleurs, quand on aime ? quelles escalades ! quelles lettres de quatre pages, quels torrents de larmes, quels cornets de dragées ! Devant quoi recule un amant ? De quoi peut-on lui demander compte ? Quel mal fait-il, et de quoi s'offenser ? Il aime, ô mon oncle Van Buck ! rappelez-vous le temps où vous aimiez.
VAN BUCK
De tout temps j'ai été décent, et j'espère que vous le serez, sinon je dis tout à la baronne.
VALENTIN
Je ne compte rien faire qui puisse choquer personne. Je compte d'abord faire ma déclaration. Secondement, écrire plusieurs billets. Troisièmement, gagner la fille de chambre. Quatrièmement, rôder dans les petits coins. Cinquièmement, prendre l'empreinte des serrures avec de la cire à cacheter. Sixièmement, faire une échelle de corde, et couper les vitres avec ma bague. Septièmement, me mettre à genoux par terre en récitant la Nouvelle Héloïse(1)  ; et huitièmement, si je ne réussis pas, m'aller noyer dans la pièce d'eau ; mais je vous jure d'être décent, et de ne pas dire un seul gros mot, rien qui blesse les convenances.
VAN BUCK
Tu es un roué et un impudent ; je ne souffrirai rien de pareil.
VALENTIN
Mais pensez donc que tout ce que je vous dis là, dans quatre ans d'ici, un autre le fera, si j'épouse Mlle de Mantes ; et comment voulez-vous que je sache de quelle résistance, elle est capable, si je ne l'ai d'abord vu par moi-même ? Un autre tentera bien plus encore, et aura devant lui un bien autre délai ; en ne demandant que huit jours, j'ai fait un acte de grande humilité.
VAN BUCK
C'est un piège que tu m'as tendu ; jamais je n'ai prévu cela.
VALENTIN
Et que pensiez-vous donc prévoir, quand vous avez accepté la gageure ?
VAN BUCK
Mais, mon ami, je pensais, je croyais que tu allais faire ta cour… mais poliment… à cette jeune personne, comme par exemple de lui… de lui dire… ou si par hasard… et encore je n'en sais rien… mais que diable ! tu es effrayant.

Voir dans le texte
(1)Nouvelle Héloïse : roman d'amour de Jean-Jacques Rousseau, modèle des serments d'amour romantique. Toute cette réplique de Valentin passe en revue des actes typiquement romantiques tels que les conçoit l'amour fou – enlèvement, sérénade, suicide, etc. – avec un accent terre à terre qui leur enlève tout leur romanesque. Musset insiste sur ce côté du jeune homme, car il veut pouvoir surprendre son héros et le prendre à son piège.