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La Tortue et les Deux Canards

L'argument de cette fable est inspiré d'un apologue du fabuliste indien Pilpay, auquel la Fontaine fait allusion à plusieurs reprises dans son recueil. À la différence du conte oriental, longuement introduit par une description de la sécheresse qui oblige les canards à émigrer, le récit de La Fontaine commence de la manière la plus vive, après une formule qui renouvelle le « Il était une fois » traditionnel. La tortue de cette fable n'est pas le personnage calculateur et sage du Lièvre et la Tortue. Celle-ci a « la tête légère », c'est une écervelée et, sans qu'on en sache la raison, est « lasse de son trou ». Le personnage est donc campé pour l'essentiel dans les deux premiers vers. La Fontaine alterne alors un dialogue très plaisant entre la « commère » et deux canards amicaux et inventifs. Puis, c'est le grand voyage, dont la fin brutale rappelle, avec une dimension autrement tragique, la mésaventure du corbeau face au renard.
Si l'on ajoute à la morale de la fin les quelques intrusions malicieuses de l'auteur dans le corps du récit (« Volontiers gens boiteux haïssent le logis », « On ne s'attendait pas de voir Ulysse en cette affaire »), c'est une critique incisive de la parole vaine ou mensongère que propose cette fable.
Fable
Une Tortue était, à la tête légère,
Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays,
Volontiers on fait cas d'une terre étrangère :
Volontiers gens boiteux haïssent le logis.
Deux Canards à qui la commère
Communiqua ce beau dessein,
Lui dirent qu'ils avaient de quoi la satisfaire :
Voyez-vous ce large chemin ?
Nous vous voiturerons, par l'air, en Amérique,
Vous verrez mainte République,
Maint Royaume, maint peuple, et vous profiterez
Des différentes mœurs que vous remarquerez.
Ulysse en fit autant. On ne s'attendait guère
De voir Ulysse en cette affaire.
La Tortue écouta la proposition.
Marché fait, les oiseaux forgent une machine
Pour transporter la pèlerine.
Dans la gueule en travers on lui passe un bâton.
Serrez bien, dirent-ils ; gardez de lâcher prise.
Puis chaque Canard prend ce bâton par un bout.
La Tortue enlevée on s'étonne partout
De voir aller en cette guise
L'animal lent et sa maison,
Justement au milieu de l'un et l'autre Oison.
Miracle, criait-on. Venez voir dans les nues
Passer la Reine des Tortues.
— La Reine. Vraiment oui. Je la suis en effet ;
Ne vous en moquez point. Elle eût beaucoup mieux fait
De passer son chemin sans dire aucune chose ;
Car lâchant le bâton en desserrant les dents,
Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants.
Son indiscrétion de sa perte fut cause.
Imprudence, babil, et sotte vanité,
Et vaine curiosité,
Ont ensemble étroit parentage.
Ce sont enfants tous d'un lignage.

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