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Le mot de Jean d'Ormesson sur l'œuvre Fables.
Sous le titre bénin de Fables, La Fontaine a écrit l'un des livres les plus célèbres – et peut-être le plus populaire – de notre littérature.
Ses Fables, qui imitent Ésope, Horace et Phèdre, parfois Marot ou Rabelais, ou encore l'Indien Pilpay, constituent pour deux raisons un monument impérissable : d'abord, elles sont destinées aux enfants qui ne cesseront jamais, plusieurs siècles après la mort de l'auteur, de les apprendre par cœur et de les réciter, les jours de fête, à leurs parents épanouis ; et puis, elles sont pleines de charme, de grâce, de rôlerie et de beautés.
Lamartine condamne les Fables de La Fontaine avec une violence inhabituelle : « Le style en est vulgaire, inharmonieux, disloqué, plein de constructions baroques et embarrassées… » Rousseau les rejette parce qu'elles présentent un monde déjà déformé par la société et plein d'immoralité.
Vulgaire ? Inharmonieux ? Obscur ? Immoral ? On parlerait plutôt à propos de La Fontaine d'une transparence et d'une liberté sans égales. Chacune de ses fables constitue un drame, une nouvelle, un récit romanesque dont les héros sont le loup, le chat, la belette, le souriceau, le bûcheron, la carpe et le lapin, le corbeau, le renard, le meunier, son fils et l'âne. À petites touches, sans effort apparent, sans jamais s'essouffler et sans monter le ton, il édifie sous nos yeux enchantés « Une ample comédie à cent actes divers/ Et dont la scène est l'univers » (cf. la fable Le Bûcheron et Mercure).
Nonchalant, sans ambition, d'une merveilleuse indépendance d'esprit, épicurien à l'ancienne mode, La Fontaine est un égoïste plein de tendresse et d'amitié – ce qui le rend si jeune et si moderne. Le plus bel hommage – et le plus imprévu – à cet esprit libre et dansant, qui dépeint sous tant de masques et avec tant d'allégresse un monde multiple et rude, sera rendu par Gide : « L'art de La Fontaine est de dire légèrement et comme en se jouant cette accablante vérité que Nietzsche étale avec une pathétique éloquence. »