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Prologue de la Piété

Esther est une tragédie inspirée d'un récit biblique. Bannissant la reine Vashti, Assuérus – roi de Perse – a épousé Esther sans savoir qu'elle est juive. Par son oncle, Mardochée, la jeune femme apprend qu'Aman, favori du roi, lui a fait signer un décret d'extermination du peuple juif. Assuréus se voit rappeler les mérites de Mardochée et décide de lui accorder les plus hauts honneurs. Au cours d'un dîner qui réunit le roi et son favori, Esther révèle qu'elle est juive, exalte son Dieu et obtient la protection d'Assuréus pour son peuple. Cette tragédie inclut, à la manière des tragédies grecques, l'intervention d'un chœur. Elle s'ouvre par un prologue, dit par une allégorie de la Piété qui marque d'emblée son caractère religieux.
Extrait
Du séjour bienheureux de la Divinité
Je descends dans ce lieu par la Grâce habité(1).
L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,
Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle.
Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints
Tout un peuple naissant est formé par mes mains.
Je nourris dans son cœur la semence féconde
Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
Un roi qui me protège, un roi victorieux,
A commis à mes soins ce dépôt précieux.
C'est lui qui rassembla ces colombes timides,
Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides ;
Pour elles à sa porte élevant ce palais,
Il leur y fit trouver l'abondance et la paix.
Grand Dieu, que cet ouvrage ait place en ta mémoire.
Que tous les soins qu'il prend pour soutenir ta gloire
Soient gravés de ta main au livre où sont écrits
Les noms prédestinés des rois que tu chéris.
Tu m'écoutes ; ma voix ne t'est point étrangère :
Je suis la Piété, cette fille si chère,
Qui t'offre de ce roi les plus tendres soupirs.
Du feu de ton amour j'allume ses désirs.
Du zèle qui pour toi l'enflamme et le dévore
La chaleur se répand du couchant à l'aurore.
Tu le vois tous les jours devant toi prosterné,
Humilier ce front de splendeur couronné,
Et confondant l'orgueil par d'augustes exemples,
Baiser avec respect le pavé de tes temples.
De ta gloire animé, lui seul de tant de rois
S'arme pour ta querelle, et combat pour tes droits.
Le perfide intérêt, l'aveugle jalousie,
S'unissent contre toi pour l'affreuse hérésie(2) ;
La discorde en fureur frémit de toutes parts,
Tout semble abandonner tes sacrés étendards,
Et l'enfer, couvrant tout de ses vapeurs funèbres,
Sur les yeux les plus saints a jeté ses ténèbres.
Lui seul, invariable et fondé sur la foi,
Ne cherche, ne regarde, et n'écoute que toi,
Et bravant du démon l'impuissant artifice,
De la religion soutient tout l'édifice.
Grand Dieu, juge ta cause, et déploie aujourd'hui
Ce bras, ce même bras qui combattait pour lui,
Lorsque des nations à sa perte animées
Le Rhin vit tant de fois disperser les armées(3).
Des mêmes ennemis je reconnais l'orgueil ;
Ils viennent se briser contre le même écueil.
Déjà, rompant partout leurs plus fermes barrières,
Du débris de leurs forts il couvre ses frontières.
Tu lui donnes un fils prompt à le seconder,
Qui sait combattre, plaire, obéir, commander ;
Un fils qui, comme lui suivi de la victoire,
Semble à gagner son cœur borner toute sa gloire ;
Un fils à tous ses vœux avec amour soumis,
L'éternel désespoir de tous ses ennemis ;
Pareil à ces esprits que ta Justice envoie,
Quand son roi lui dit : « Pars » il s'élance avec joie,
Du tonnerre vengeur s'en va tout embraser,
Et tranquille à ses pieds revient le déposer.
Mais tandis qu'un grand roi venge ainsi mes injures,
Vous qui goûtez ici des délices si pures,
S'il permet à son cœur un moment de repos,
A vos yeux innocents appelez ce héros ;
Retracez-lui d'Esther l'histoire glorieuse,
Et sur l'impiété la foi victorieuse.
Et vous, qui vous plaisez aux folles passions
Qu'allument dans vos cœurs les vaines fictions,
Profanes amateurs de spectacles frivoles,
Dont l'oreille s'ennuie au son de mes paroles,
Fuyez de mes plaisirs la sainte austérité :
Tout respire ici Dieu, la paix, la vérité.

Voir dans le texte
(1)Référence à Saint-Cyr.
(2)Allusion à la ligue d'Augsbourg qui réunit plusieurs pays européens opposés à Louis XIV. La politique antiprotestante de celui-ci ne fit qu'exacerber l'hostilité des pays protestants.
(3)Allusion à la guerre de Hollande.