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La Confession d'un enfant du siècle, entre roman et autobiographie

On trouve toujours un peu de Musset dans ses écrits, car que ce soit en son nom ou sous un masque de carnaval, il se montre volontiers lyrique et parle de lui. Cette façon d'utiliser sa vie comme matériel poétique sera notamment reprise par Nerval et Rimbaud. Le roman La Confession d'un enfant du siècle contient ainsi une résonance autobiographique. Sa liaison avec George Sand est à peine déguisée dans celle de Brigitte Pierson avec Octave, qui n'est autre que Musset, mais idéalisé dans sa capacité à pardonner. Dans une lettre à Franz Liszt de mars 1836, l'écrivain confie que dans ce roman, il apparaît « tout nu derrière un manteau troué en mille endroits ».
Les désillusions du jeune Musset, son mal du siècle sont décrits très longuement, en particulier dans le deuxième chapitre. L'amour d'Octave se fait l'écho de celui d'Alfred pour George : « Je n'avais vécu que par cette femme ; douter d'elle, c'était douter de tout ; la maudire, tout renier ; la perdre, tout détruire. » L'auteur explique de façon minutieuse, presque clinique, l'éclosion du soupçon qui va croître et dévaster la vie et l'amour des protagonistes. Il raconte comment un mensonge innocent naît tout seul de la modestie de Brigitte qui n'ose pas s'avouer l'auteur d'un morceau de musique, le prétendant tout d'abord de Stradella. Or, cette réaction change du tout au tout les sentiments d'Octave, le tire de sa béatitude, l'inquiète et le pousse à se méfier, à voir la tromperie partout.
Les sentiments, le caractère, les inclinations de Brigitte déchirée au début entre sa pruderie et ses sentiments amoureux, plus tard entre l'affection et la fidélité qu'elle doit à son amant, et son horreur de la vie qu'il lui fait mener, sont dépeints dans le style de l'époque avec des descriptions parfois trop longues, mais la psychologie féminine très moderne rapproche Brigitte d'Anna Karénine.
Le roman est également un bon baromètre de la misogynie de la société française du xixe siècle. Même si Musset se défend d'idées bourgeoises, les rejette avec dégoût, se pique d'originalité et de liberté dans ses relations avec les femmes, il ne peut se défendre de scandaleuses réflexions comme celle-ci : « après tout, cette femme s'est donnée bien vite ». Quand on a lu patiemment toutes les péripéties et la lourde insistance du jeune Octave qui ont déterminé Brigitte, jeune veuve respectable, à « se donner », on ne peut s'empêcher d'un mouvement de réprobation.
Cependant, l'auteur tente de se tenir au plus près de la réalité, n'omettant pas de détailler les sentiments de jalousie d'Octave qui l'emportent sur les autres. On le voit dans cette réflexion alors qu'il n'est l'amant de Brigitte que depuis deux jours : « comme tous ceux qui doutent, je mettais déjà de côté les sentiments et les pensées pour disputer avec les faits et disséquer ce que j'aimais ». Le poison de la jalousie se répand dans les veines d'Octave, au sujet de M. Dalens, seule fréquentation masculine de Brigitte en dehors du curé. Musset revient à plusieurs reprises sur la schizophrénie d'Octave et dont il a déjà souffert lui-même : « S'il y a en vous deux hommes si différents, ne pourriez-vous, quand le mauvais se lève, vous contenter d'oublier le bon ? », dit Brigitte à Octave. Il la torture, l'oblige à se vêtir différemment, à avoir l'air gai, pour ensuite retrouver chez elle un geste, une intonation d'une autre femme. Il cherche finalement à susciter la jalousie de Brigitte en s'occupant de Mme Daniel.
Si Musset s'éloigne du romantisme dans ses pièces de théâtre, La Confession d'un enfant du siècle s'inscrit en revanche parfaitement dans ce mouvement. Les romantiques éprouvent en effet une inclination particulière pour le roman d'amour malheureux, dans lequel les personnages féminins sont souvent décrits avec minutie dans leur besoin d'amour, leurs déchirements cornéliens entre leur devoir d'épouse et leur passion d'amante, leur aspiration à la passion et au plaisir dans une société étouffante, et, finalement, dans leur mort le plus souvent tragique. C'est le cas dès le début du siècle de Delphine et Corinne, les héroïnes des romans éponymes de Mme de Staël, plus tard de Tatiana dans le drame en vers de Pouchkine Eugène Onéguine, mais aussi d'Ellénore chez Benjamin Constant, ou encore d'Emma Bovary de Flaubert et de la malheureuse Anna Karénine de Tolstoï. Brigitte Pierson est de ces héroïnes-là.
Illustrations de La Confession d'un enfant du siècle, extraites du tome 8 des Œuvres complètes d'Alfred de Musset éditées par Charpentier et L. Hébert (Paris), 1888.
Illustrations de La Confession d'un enfant du siècle, extraites du tome 8 des OEuvres complètes d'Alfred de Musset éditées par Charpentier et L. Hébert (Paris), 1888.
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