iBibliothèque - accueil

La condamnation de Candide

Chassé du château où il était heureux auprès de Pangloss et de Cunégonde, Candide a connu les horreurs de la guerre. Il retrouve Pangloss défiguré par la syphilis, le fait soigner par un « charitable anabaptiste », un commerçant qui les emmène à Lisbonne où l'appellent ses affaires. Après avoir survécu à un naufrage, ils parviennent dans la ville qui vient de subir un tremblement de terre (l'événement, réel, s'est produit en 1755). Des paroles malheureuses les font accuser d'hérésie, ils sont jugés et condamnés par l'Inquisition.
Cet extrait présente une satire féroce de l'absurdité et de la barbarie des tribunaux « religieux » avec les moyens qui ont fait la réputation de Voltaire : humour noir et parodie.
Extrait
Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, les sages du pays n'avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel autodafé(1) ; il était décidé par l'université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler.
On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d'avoir épousé sa commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché le lard : on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son disciple Candide, l'un pour avoir parlé, et l'autre pour avoir écouté avec un air d'approbation : tous deux furent menés séparément dans des appartements d'une extrême fraîcheur, dans lesquels on n'était jamais incommodé du soleil : huit jours après ils furent tous deux revêtus d'un san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier : la mitre et le san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées, et de diables qui n'avaient ni queues ni griffes ; mais les diables de Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très pathétique, suivi d'une belle musique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant qu'on chantait ; le Biscayen et les deux hommes qui n'avaient pas voulu manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour, la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.
Candide, épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se disait à lui-même : « Si c'est ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les autres ? Passe encore si je n'étais que fessé, je l'ai été chez les Bulgares ; mais, ô mon cher Pangloss, le plus grand des philosophes ! faut-il vous avoir vu pendre, sans que je sache pourquoi ! O mon cher anabaptiste, le meilleur des hommes ! faut-il que vous ayez été noyé dans le port ! ô Mlle Cunégonde ! la perle des filles, faut-il qu'on vous ait fendu le ventre ! »
Il s'en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous et béni, lorsqu'une vieille l'aborda, et lui dit : « Mon fils, prenez courage, suivez-moi. »
Voir dans le texte
(1)Autodafé : mot portugais signifiant « acte de foi ». Dans certains cas, l'autodafé consistait à livrer aux flammes les livres ou les hérétiques condamnés par l'Inquisition. Celle-ci fonctionnait encore au xviiie siècle, notamment en Espagne et au Portugal.