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La Normandie sous la botte prussienne

L'incipit de Boule de suif évoque, avec toute la minutie de la description réaliste propre à Maupassant, l'occupation de la Normandie par les Prussiens, dans un registre d'ironie grinçante qui préfigure le ton de la nouvelle.
Extrait
Pendant plusieurs jours de suite, des lambeaux d'armée en déroute avaient traversé la ville. Ce n'était point de la troupe, mais des hordes débandées. Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uniformes en guenilles, et ils avançaient d'une allure molle, sans drapeau, sans régiment. Tous semblaient accablés, éreintés, incapables d'une pensée ou d'une résolution, marchant seulement par habitude, et tombant de fatigue sitôt qu'ils s'arrêtaient. On voyait surtout des mobilisés, gens pacifiques, rentiers tranquilles, pliant sous le poids du fusil ; des petits moblots alertes, faciles à l'épouvante et prompts à l'enthousiasme, prêts à l'attaque comme à la fuite ; puis, au milieu d'eux, quelques culottes rouges, débris d'une division moulue dans une grande bataille ; des artilleurs sombres alignés avec ces fantassins divers ; et, parfois, le casque brillant d'un dragon au pied pesant qui suivait avec peine la marche plus légère des lignards.
Des légions de francs-tireurs aux appellations héroïques : « Les Vengeurs de la Défaite – les Citoyens de la Tombe – les Partageurs de la Mort » – passaient à leur tour, avec des airs de bandits(1).
Leurs chefs, anciens commerçants en draps ou en graines, ex-marchands de suif ou de savon, guerriers de circonstance, nommés officiers pour leurs écus ou la longueur de leurs moustaches, couverts d'armes, de flanelle et de galons, parlaient d'une voix retentissante, discutaient plans de campagne, et prétendaient soutenir seuls la France agonisante sur leurs épaules de fanfarons ; mais ils redoutaient parfois leurs propres soldats, gens de sac et de corde, souvent braves à outrance, pillards et débauchés.
Les Prussiens allaient entrer dans Rouen, disait-on.
La Garde nationale(2) qui, depuis deux mois, faisait des reconnaissances très prudentes dans les bois voisins, fusillant parfois ses propres sentinelles, et se préparant au combat quand un petit lapin remuait sous des broussailles, était rentrée dans ses foyers. Ses armes, ses uniformes, tout son attirail meurtrier, dont elle épouvantait naguère les bornes des routes nationales à trois lieues à la ronde, avaient subitement disparu.
Voir dans le texte
(1)Il n'existait pour ainsi dire plus d'armée régulière en France depuis la capitulation de Sedan. Paris fut investi en novembre 1870 ; Gambetta, devenu ministre de la Guerre, forma une « armée de la Loire » qui, en décembre, fut divisée en deux : celle de l'Est, sous le commandement de Chanzy, se battit à Laval et au Mans (11 janvier 1871). Enfin, au nord, Faidherbe, après quelques victoires, fut vaincu à Saint-Quentin le 19 janvier. L'armistice fut conclu le 28 janvier. L'état des armées explique l'aspect des fuyards, que Maupassant décrit d'autant mieux qu'il avait lui-même connu la déroute : débris de l'infanterie, dont les soldats portaient alors un pantalon rouge ; de l'artillerie alors vêtue de gris ; des dragons, au casque de cuivre à panache, qui, en bonne règle, auraient dû être montés à cheval, et accompagnaient donc avec peine les « lignards », soldats de l'infanterie de ligne. Les « moblots », soldats de la garde de ligne, étaient des jeunes valides qui ne faisaient pas partie de l'armée active par suite de dispense ou remplacement : ils servirent d'auxiliaires à l'armée active lors de la dramatique défense du territoire. Leur corps avait été fondé lors de la réforme de l'armée par le maréchal Niel, en février 1868. Des hommes d'un certain âge, appartenant à la réserve et à la territoriale, avaient été mobilisés à la fin de 1870. Pour achever le caractère disparate de ces troupes, des « francs-tireurs », corps d'organisation et d'effectifs très divers, s'étaient formés en compagnies, et portaient des noms « héroïques » parce que les premiers francs-tireurs furent des corps d'infanterie légère créés pendant la Révolution.
(2)La Garde nationale sédentaire était formée de tous les citoyens de vingt-cinq à cinquante ans qui n'appartenaient pas à l'armée régulière ; elle avait joué un rôle effacé durant le Second Empire, et avait été appelée à la défense des villes par Gambetta.