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Autour de Mme Swann

En rentrant, j'aperçus, je me rappelai brusquement l'image, cachée jusque-là, dont m'avait approché sans me la laisser voir ni reconnaître, le frais, sentant presque la suie, du pavillon treillagé. Cette image était celle de la petite pièce de mon oncle Adolphe, à Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d'humidité. Mais je ne pus comprendre et je remis à plus tard de chercher pourquoi le rappel d'une image si insignifiante m'avait donné une telle félicité(23). En attendant, il me sembla que je méritais vraiment le dédain de M. de Norpois ; j'avais préféré jusqu'ici à tous les écrivains celui qu'il appelait un simple « joueur de flûte » et une véritable exaltation m'avait été communiquée, non par quelque idée importante, mais par une odeur de moisi.
Depuis quelque temps, dans certaines familles, le nom des Champs-Élysées, si quelque visiteur le prononçait, était accueilli par les mères avec l'air malveillant qu'elles réservent à un médecin réputé auquel elles prétendent avoir vu faire trop de diagnostics erronés pour avoir encore confiance en lui ; on assurait que ce jardin ne réussissait pas aux enfants, qu'on pouvait citer plus d'un mal de gorge, plus d'une rougeole et nombre de fièvres dont il était responsable. Sans mettre ouvertement en doute la tendresse de maman qui continuait à m'y envoyer, certaines de ses amies déploraient du moins son aveuglement.
(23)Cet événement, qui peut paraître insignifiant (une odeur de renfermé et de moisi qui plonge le narrateur dans un instant de bonheur car elle lui rappelle un lieu de son enfance), est dans ce volume le premier jalon qui mène au temps retrouvé. Il s'agit d'un effet de la mémoire inconsciente qui nous ramène au passé par l'intermédiaire de sensations. Le narrateur ressentira de nouveau la même émotion venue du passé à Hudimesnil, dans la calèche de Mme de Villeparisis, en voyant trois arbres, sans pouvoir encore toutefois en comprendre la raison.