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Le mot de Jean d'Ormesson sur l'œuvre À l'ombre des jeunes filles en fleurs.
Voici, avec Rabelais, sans doute, Stendhal, Hugo, Balzac et Flaubert, le plus grand romancier de notre littérature. Le début de Du côté de chez Swann – dédié à Gaston Calmette, directeur du Figaro –, première partie d'À la recherche du temps perdu, est connu de tous : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de me dire : "je m'endors." »
À l'ombre des jeunes filles en fleurs prend la suite de Du côté de chez Swann et constitue la deuxième partie du cycle proustien. Paru à la NRF en novembre 1918, le livre obtient, grâce en partie à une campagne enthousiaste de Léon Daudet, le prix Goncourt en décembre 1919. Il l'emporte sur Les Croix de bois, roman de guerre de Roland Dorgelès, et apporte à Marcel Proust une reconnaissance qu'il attendait depuis longtemps.
Du côté de chez Swann racontait l'amour de Charles Swann pour Odette de Crécy, dont il avouera plus tard : « Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre ! » À l'ombre des jeunes filles en fleurs s'ouvre sur l'amour du narrateur pour Gilberte, la fille de Swann et d'Odette. Bientôt, à Paris d'abord, puis autour du Grand Hôtel de Balbec – que Proust voulait d'abord appeler Briquebec, Querqueville ou Criquebec –, apparaissent les personnages immortels de Norpois, l'ambassadeur, de Bergotte, l'écrivain, d'Elstir, le peintre, de Bloch, au langage invraisemblable, du baron de Charlus, et surtout de Saint-Loup, aux cheveux blonds, aux yeux couleur de mer, et d'Albertine Simonet, la plus effrontée et la plus inoubliable des jeunes filles en fleurs, qui jouera un si grand rôle dans la suite du roman.
Les pages célèbres se succèdent. Au cours d'une promenade dans les environs de Balbec, le narrateur aperçoit, près du village d'Hudimesnil, trois arbres qui vont lui procurer un bonheur ineffable. Dans le train de Balbec, à l'aube, une grande fille au beau visage vient proposer un peu de lait aux voyageurs réveillés : « Au-dessus de son corps très grand, le teint de sa figure était si doré et si rose qu'elle avait l'air d'être vue à travers un vitrail illuminé. […] La vie m'aurait paru délicieuse si seulement j'avais pu, heure par heure, la passer avec elle. »
L'intelligence, bien entendu, mais aussi un profond pessimisme sont au cœur d'À la recherche du temps perdu et d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs. Proust ne croit guère à ce qui devait devenir l'un des lieux communs de la pensée collective vers la fin du siècle dernier : la communication. La naïveté, la confiance mutuelle, la fusion des âmes, la transparence du cœur ne sont pas son fort. Proust, qui était si gentil dans la vie de chaque jour, est impitoyable dans son livre. Son décor est fait de beauté, d'arbres en fleurs, d'œuvres d'art, d'élévation – et de cruauté entre les êtres. Cette cruauté, qui éclatera dans Sodome et Gomorrhe et dans La Prisonnière, est déjà présente dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs.
Dans ce monde si beau et si dur, la drôlerie règne. Il est difficile de lire Proust, qui est longtemps passé pour un auteur ennuyeux, sans éclater de rire. Le comique des descriptions, des attitudes, des conversations ne cesse jamais de se conjuguer avec le charme des haies d'aubépines et des jardins sous le soleil, et avec l'horreur de ces passions qui torturent les humains.